Carnet de notes de Florence Trocmé

Laisser à la note le temps de se vider

 

 

laisser à la note le temps de se vider
Long article de Michel Chion dans Accents (n° 34), la revue de l’Ensemble Intercontemporain, sur le silence dans la musique de Messiaen.
Il part de la constatation que lorsque l’on parle de silence en musique contemporaine, immanquable lieu commun, on évoque Morton Feldman ou la fameuse pièce 4’33" de John Cage. Or, selon lui, le silence n’est pas tant l’absence de tout son musical que l’opposition du son d’un instrument soliste au silence de l’orchestre présent. « Le solo souligne le silence du reste de l’orchestre. Il s’inscrit sur le fond de ce silence. » Exemples donnés : le solo de clarinette dans le Quatuor pour la fin du Temps de Messiaen ou le cor anglais du troisième acte de Tristan.
L’autre idée que je retiens est celle-ci : « la note de piano, la percussion-résonance sont par définition des sons "en route vers le silence" chez Messiaen et souvent il laisse à la note le temps de se vider ».
Ce qui me renvoie à Scelsi et la fameuse légende de ce temps de sa dépression où il jouait des jours entiers une seule note, l’écoutant sans doute résonner puis se vider (j’ai souvent fait cette expérience d’une note grave qu’on laisse mourir, doigt et/ou pédale tenu(s), écoute jusque dans le corps du piano au plus loin du son mourant). Et à cette expérience nocturne, en accord avec les mots de John Cage, « si un bruit vous ennuie, écoutez-le », suivre à la trace le bruit d’une voiture qui approche, passe et s’éloigne, cette impression alors produite d’une nappe de sonorités comme si la voiture était un objet jeté dans l’eau qui l’ouvrait, y créait tout un jeu d’ondes avant que celles-ci s’éteignent (avec clapotis sur les franges !).

 

La résonance, donc
Qu’en sera-t-il de la résonance de tant et tant de choses qui disparaissent ? Quelle trace laissée dans le corpus du monde après la disparition depuis le XVIIe siècle de 654 espèces végétales et 484 espèces animales (et alors qu’aujourd’hui, près de 5000 espèces animales sont menacées…).
Alors même que l’on en vient à s’interroger sur les supports numériques où s’engrangent toute notre mémoire, textes et données, supports supposés à conservation indéfinie et dont on apprend que pour diverses raisons, si ce sont bien des CDI que l’on a passés avec eux, l’indéterminé réside dans le fait qu’on ne sait pas très bien combien de temps ils assureront la conservation de ce qui leur est confié.

 

Émaz, pas ce soir
J’essaie de reprendre Peau, mais ce soir je n’entre pas dans sa poésie. Je le gâche. Alors le laisse, jusqu’à demain. Pas envie d’en finir, comme il m’arrive si souvent, avec ce livre-là, d’en bâcler la lecture.

 

Christiane Veschambre
après la composition de l’anthologie, hier, pour Poezibao, repris son livre, mal lu il y a deux ans, La Griffe et les Rubans. « Être longtemps, obstinément attentive à ce qui n’attire pas l’attention » (47). Y revenir.

 

Fixe, silence
Dans la cuisine, pieds nus sur le carrelage froid. Pas envie d’allumer la lumière. Je m’éclaire avec celle du réfrigérateur ouvert pour verser dans le godet en métal cette lampée de lait du soir, parfois. Et fenêtre. Il y a des étoiles ! Rarissime de les voir ici. Des étoiles et des lambeaux de nuage effilochés. Il y a vent du Nord, le dôme est comme une vraie gemme, somptueusement posé là au milieu des toits. Les nuages filent rapides, point brillant d’un avion, poussif. Et le grand balayage du phare de la Tour, intermittent. Tu es remplie de mots, par porosité, ta force et ta maladie. Les mots lus, jusqu’à plus soif, les mots qui tournent sans fin. Mais le fixe des étoiles t’offre la restitution, l’effacement de la bande. Tu peux sans douleur laisser repartir quelques mots dans cette immensité, ciel, nuages, flux du vent du Nord, étoiles. Fixes.
Les mots rendent les armes.
Silence. Regard. Seul. Seule. Sans. Avec

©florence trocmé

 

 

 

Source : poezibao.typepad.com