Carnet de notes de Florence Trocmé

Ils l'ont appelée

 

 

Critique
Relevé dans un entretien de Fabrice Thumerel avec Bernard Desportes (que je n’ai encore jamais lu) sur le site libr-critique, ces propos :
[...]le regard que l’écrivain porte, lui, sur son propre travail ne peut être, me semble-t-il, qu’un regard de lucidité partiale qui cherche avant tout à comprendre, à saisir dans l’écriture de son texte l’écart existant, existant forcément, entre toutes les pulsions chaotiques de la vie qui l’ont contraint à écrire et le flot d’écriture qui tout à la fois en découle et révèle ces pulsions, les exacerbe et les rend par là même toujours plus hors d’atteinte. L’écrivain est submergé par son écriture, son acte consiste à tenter de saisir l’insaisissable : il sait que l’écriture seule peut le mener sur cette voie, mais il sait avec la même certitude qu’elle maintiendra pour lui cet écart qui est une forme d’échec. Tandis que le critique analyse une réalisation, l’écrivain, lui, analyse un échec. Ecrire c’est aller au-devant de l’impossible en le révélant - c’est donc se précipiter vers un échec. [...] Cependant, de façon qui peut sembler paradoxale, cet écart, ce non-dit de l’écriture qui résonne entre les mots, ce lieu vacant de la parole que la parole seule dessine, ce trou d’ombre au bord duquel hurlent les mots quand il y a vraiment écriture est ce qui constitue la plus grande force d’un texte, sa plus insaisissable beauté. C’est l’abîme dans lequel et par lequel se noue le possible/impossible de l’être, de sa relation à l’autre et au monde. Cet impossible dire est alors évidemment, nécessairement ce qui appelle et conduit dans sa lecture du texte le travail du vrai critique. Mais dans la mesure où la critique est capable [...] d’analyser dans une écriture ce qu’elle révèle de cet espace non-dit, de ce monde, elle fait d’une certaine manière œuvre à son tour : elle appelle hors de son projet, se met en crise, devient elle-même sujet, c’est-à-dire matière de monde. Le plus bel exemple en est donné avec certains textes critiques de Blanchot, je pense notamment à L’Amitié, à L’Écriture du désastre, et peut-être surtout au magnifique De Kafka à Kafka.

 

 

Antoine Émaz, lie de vie & travail de la mémoire
Explication par ce vers, « lie de vie », de la tête de chapitre correspondante. Il y en a cinq en fait, termes qui reviennent chacun six fois, pour composer trente suites : Trop, seul, vert, lie, corde. Lie de vie, ce qui dépose de la vie, mais lie n’est pas substrat, ou strates, la lie et un terme très ambivalent, à la fois dépôt laissé par un liquide mais souvent doté d’une connotation négative.
Page 109, le « dédale de tête » fait naître une réminiscence, comme incomplète. Il ya comme une trace en pointillé. Je me souviens, très précisément, de nombreuses expressions autour de la tête sans doute dans le livre précédent d’Antoine Émaz, mais je ne peux les localiser exactement. Et je sais que j’ai trace écrite, quelque part. Écrire, sauvegarder, laisser une marque, une balise, cela a été noté, quelque chose est monté en esprit, attestant d’un engrangement, contenu qui se dérobe dans l’instant mais piste ouverte pour l’aller trouver. Étrange mémoire !  Comme Valéry dans ses Cahiers, scruter ces fonctionnements de l’esprit et singulièrement les procès de mémoire. Et singulièrement les curieux chemins empruntés par la réminiscence.
Enchâssées dans les poèmes, presque aphoristiques, quelques vérités très fortes, jaillissant, inattendues tel ce « on ne voit pas le temps / la nuit » (allusion à la confusion qui s’opère alors dans le curieux état de veille nocturne entre présent et passé, «  vif et mort », noir-blanc et couleurs (p. 111)

 

Oiseaux
Très forte présence des oiseaux chez Patrick Beurard-Valdoye , oiseaux qui semblent endosser une fonction presque magique dans chaque livre. Je me souviens du héron de La Fugue inachevée, ("N’imite jamais le cri du héron"), voici les grues de Diaire (chapitre "Française 4 : le cri de la grue"). L’interroger sur les oiseaux. Et je pense à mes ornithologues : Messiaen et ses extraordinaires carnets de notation de chants d’oiseaux vus à la BNF-Richelieu il y a quelques années, l’ornithologue de la baie de Somme, David R. et ses magnifiques jumelles Swarosvki, Claire et les 49 espèces répertoriées à la fenêtre de son appartement dans la périphérie parisienne. Et le merle matinal que j’ai tenté jadis de « noter » à mon tour ; ou encore ce documentaire sur l’intelligence des corvidés, cette corneille notamment capable de changer de cachette pour un butin car elle a vu du coin de l’œil que son rival avait repéré sa cache !

 

Tri
Vidanger la tête, trop de pensées, fruire les entrailles, ça parle et se dirait si on se taisait un peu là-haut. Ne pas avoir peur d’échouer, de se surprendre, de ne pas pêcher du conforme, vieille carcasse en place de poiscaille [je n’aime pas l’odeur du poisson, poisseux remugles]. Comme sur tapis de tri, se saisir de l’hors-jeu et le jeter derrière l’épaule. A moi, à toi, de lui, d’elle, tires d’elles, morceaux de lui, œufs d’eux, pas ton toit, évacuer presto. Moche le rab ? Ton lot, ta loi, ta voix, faire avec. Mieux vaut un rab à toi que deux d’eux. Si mal venu, pas frelaté. Faire avec, fer au feu, cuire et recuire (marmites et patience), passer à l’étamine. Maigrichon le reliquat, le résidu ? Tant pis, c’est à toi.

 

Ils l’ont appelée
Ils l’ont appelée, ce siècle ou le précédent, a.n.g.o.i.s.s.e, anguille, goitre, poisse, poix, angle en gorge, soufflet crescendo sur l’oi, obstrue la trachée, étouffe le souffle, bouche les issues de secours, se faufile, s’insinue, comme trait d’eau file, percolant, à la nappe phréatique, lente montée ou brusque rupture, s’infiltre, s’enserpente, serpette en main dégage les encombrants, se fraye chemin partout, jambes molles, oreilles coton, mains fourmis, cœur en cognade, diaphragme saute-mouton, boyaux lacés et relacés, serrés, serrés. L’infime alerte a mis en branle la machine machinante tous rouages dégrippés pour agripper et langer en chape de plomb.

 

 

Source : poezibao.typepad.com