Carnet de notes de Florence Trocmé

Frontières

 

Ingeborg Bachmann 
Une belle surprise éditoriale que ce très fort volume anthologique Ingeborg Bachmann, paru dans la collection Poésie Gallimard (il aura fallu quand même 499 précédents volumes pour y arriver enfin !). 
C’est de plus un ouvrage singulier et inédit à maints égards. Il faut absolument lire la préface de Françoise Rétif, maître d’œuvre de cet ensemble de premier plan, qui a largement puisé dans les manuscrits du fonds posthume de la Bibliothèque nationale autrichienne.   
Car Bachmann a publié peu de poésie en recueil (deux livres seulement de son vivant, Le Temps en sursis en 1953 et Invocation de la Grande Ourse en 1956, alors qu’elle n’a cessé d’écrire de la poésie. Et surtout on a retrouvé énormément de documents, de poèmes, d’ébauches de poèmes dans ses papiers après sa mort accidentelle à Rome le 17 octobre 1973, à l’âge de 47 ans. Je pensais ce matin que souvent les plus fous, les plus grands « flambent et disparaissent », je ne pensais pas spécialement à elle, alors que dans son cas la métaphore se double de la réalité, puisqu’elle est morte dans un incendie.  
La première traduction [1989, Actes Sud, par François-René Daillie] est épuisée. Et surtout la recherche a bien progressé depuis cette époque. Et le livre conçu par Françoise Rétif n’a pas d’équivalent, même en Allemagne. Il s’attache à présenter la poésie lyrique d’Ingeborg Bachmann depuis ses premières poèmes d’adolescente jusqu’aux esquisses tardives.  
Ce que j’aime dans cette préface, c’est que Françoise Rétif adopte un ton assez personnel, n’hésite pas à recadrer certaines vérités (notamment en ce qui concerne l’influence de Paul Celan sur Ingeborg Bachmann) et présente l’œuvre et la femme de manière totalement dépendantes l’une de l’autre, imbriquées, c’est une présentation engagée.  
 
Une quête incessante (Ingeborg Bachmann) 
Françoise Rétif montre bien la quête de Bachmann, toujours à la recherche d’une nouvelle « logique », de nouvelles formes de pensée et d’être, en ses deux versants contrastés mais unis, d’un côté l’ombre, l’obscur, l’abîme, l’angoisse, l’expérience précoce des ténèbres, mais de l’autre l’appétit de vie, la soif de lumière et la confiance en l’amour. Et surtout la recherche « du sens ultime, de la raison, du fond et du fondement – ce mot Grund, intraduisible en français. » (p. 10) 
Elle montre aussi la conscience politique d’I. Bachmann, déjà si forte à l’âge de 18 ans (et alors que son père était engagé aux côtés des nazis). Elle donne un passage étonnant où la toute jeune fille, restée seule à Klagenfurt, pendant de violents bombardements alliés refuse d’aller dans le bunker et écrit : « J’ai pris la ferme décision de continuer à lire quand les bombes tombent. » (p. 13) Elle n’aura de cesse alors d’écrire contre la guerre et contre la violence.  
 
De la frontière (Ingeborg Bachmann) 
Et donc elle montre comment les influences furent réciproques entre les deux amis-amants, Ingeborg Bachmann et Paul Celan : « le dialogue fut amoureux, mais aussi poétique et poétologique, et il fut bilatéral : les deux poètes apprirent l’un de l’autre. » (p. 19). Et tous deux, ajoute un peu plus loin Françoise Rétif « définiront l’œuvre, le poème, comme mouvement vers l’autre, comme rencontre de l’autre » (p. 22) 
Elle écrit aussi cela, très éclairant, à propos de Bachmann : elle esquisse « un nouvel espace littéraire, philosophique et social autour d’un mot intraduisible en français, le verbe grenzen qui signifie littéralement en allemand "avoir une frontière commune", "être tendu vers", "confiner à". La frontière est alors autant ce qui sépare que ce qui relie, elle est fluide, poreuse, perméable – le lieu de la rencontre de l’un et de l’autre, ni identiques, ni différents, ni totalement séparés, ni totalement réunis, un lieu du partage, à la fois ligne de démarcation et de participation. » (p. 24)  
→ Comment ne pas trouver ces lignes d’une brûlante actualité ? 
→ je songe aussi à ce que j’ai parfois appelé la chimère, visualisant une sorte de corps intermédiaire entre soi et l’auteur du livre, entre soi et le livre, entre soi et l’autre, en général. Un espace libre où tout se joue.   
 
Une autre logique, celle du passage (I. Bachmann) 
Car c’est bien comme à la recherche d’une autre logique que se définit la poète, « confrontée à l’intérieur comme à l’extérieur aux catégories figées, aux contraires agressifs qui s’entrechoquent, à un monde dissocié, schizophrène, qui ne sait accéder au savoir qu’en simplifiant, en opposant, en mutilant la réalité et les êtres », alors que « le texte bachmannien plaide pour une logique du passage, qui à la fois reflète et esquisse une réalité fluide et chatoyante, indécidable. » (p. 25) 
 
De la notion d’individu 
Selon Françoise Rétif, avec Bachmann, la « notion d’individu telle qu’elle s’affirme au XVIIIe siècle est dépassée » et « dans le monde de Bachmann, le moi ne se définit plus par sa singularité, mais par le retrait de sa singularité » et ajoute-t-elle, « même son genre sexuel souvent n’est plus marqué, ce que permet plus facilement la grammaire allemande que la grammaire française. » (p. 25)  
 
La Lorelei et les nazis 
J’apprends ou plutôt redécouvre, car il me semble que je le connaissais, ce fait terrible : « "poète inconnu" est ce que les nazis firent inscrire en-dessous du célèbre poème "Die Lorelei", emblématique de l’Allemagne, dont la paternité revient au poète d’origine juive Heinrich Heine. » (p. 35) 
 
De la langue (I. Bachmann) 
C’est que Bachmann n’a cessé de « critiquer et renouveler la langue qui est la sienne. "Moi avec la langue allemande / cette nuée autour de moi / que je tiens pour maison / dérive à travers toutes les langues" ("Exil"). Sa poésie constitue au plus haut point une réflexion sur le langage. Les frontières traversent aussi les mots, c’est là une prise de conscience essentielle qui structure tout l’usage qu’elle fait de la langue allemande. » (p. 35). Elle qui écrira dans la nouvelle « La Trentième année » : « Pas de monde nouveau sans langage nouveau ». (On peut lire des œuvres de Bachmann sur le site de Laurent Margantin). Il s’agit de combattre ce qu’elle appelle Die Gaunersprache, le langage des escrocs (i.e. langage des  publicité, mass media, consommation, qui « fige le monde dans des représentations réductrices, mais surtout véhicule, sans le dire et sans qu’on s’en rende compte, des idéologies fatales. » 
« Ecrire des poèmes me semble être ce qu’il y a de plus difficile, parce que les problèmes de forme, de contenu et de vocabulaire doivent être résolus tous à la fois, parce qu’il obéissent au rythme du temps et doivent cependant ordonner la multitude des choses anciennes et nouvelles selon notre cœur, dans lequel sont décidés passé, présent et avenir. » (I. Bachmann, Éléments de biographie, traduction de François Rétif, sur le site de Laurent Margantin) 
 
Thomas Mann et la musique 
« Seule la musique, à l’exclusion de tout autre art, est capable d’exprimer une beauté qui exerce un effet physique, vous prend tout entier et frôle le "plan céleste." » (Le docteur Faustus, p. 436) 
Que j’aimerais lire un livre sur Thomas Mann et la musique me dis-je hier soir en lisant ces mots, en m’émerveillant de voir qui convoque l’écrivain pour parler de la conception du concerto pour violon d’Adrian Leverkühn : Bériot, Vieuxtemps et Wienavski, autrement dit pas des musiciens parmi les plus connus. 
Aujourd’hui je fais une recherche sur Internet et je trouve un livre en allemand, Hans Rudolf Vaget, Seelenzauber, Thomas Mann und die Musik. Prudente je me fais envoyer dans un premier temps les vingt premières pages. Si la lecture n’en est pas trop difficile, je téléchargerai le livre dans son ensemble. Je suis passionnée par cette question. J’aimerais savoir ce qu’il en apprit, ce qu’il en savait, ce qu’il écoutait (où, quand, comment, concerts, disques – et là la question, quid des disques à son époque (or, la couverture du livre le montre devant une sorte de gramophone, magnifique). 
Et alors que je venais de me poser la question, tournant la page, je trouve l’évocation de « séances de musique mécanique » et une précision « à cette époque [la scène se passe en 1923 ou 24] le disque de gramophone avait été très perfectionné. » !  
Le gramophone dont Hans Castorp dans La Montagne magique parle en ces termes : « Das Grammophon "als ein strömendes Füllhorn heitern und seelenschweren künstlerischen Genusses" », le « gramophone comme une corne d’abondance débordante de plaisirs artistiques, joyeux ou lourds au cœur ». (Je tente la traduction) 
 
Que demande-t-on aux poètes ? (Ivar Ch’Vavar et Laurent Albarracin) 
Question posée par la revue Décharge et ici, une partie de la réponse d’Ivar Ch’Vavar : « J’attends que dans ce monde et ce temps – où je peux avancer difficilement, obscurément, où je peux m’enliser longtemps, m’égarer – la parole de ce poète dévoile le réel, je veux dire l’être, l’évidence de l’être, fût-ce à de longs intervalles. J’attends du poète une parole qui me dise l’être, quelque chose de l’être – une telle parole, bien sûr, est impossible. Que le poète me prouve que « l’impossible est possible », dans le sens positif de l’expression. » 
Autre belle réponse, celle de Laurent Albaraccin : que « langage et monde ne se regardent plus en chiens de faïence mais s’entremêlent comme des loups de lait par exemple, où langage et monde déchiquettent leur innocence. » (Décharge, n° 167) 
 
Vue de Delft 
Avant-hier soir, une lumière grâce à laquelle tout se détache, dans le paysage urbain, comme dans le tableau de Vermeer au célèbre petit pan de mur jaune ! Et un vrai ciel de peintre qui me fait penser au merveilleux livre de Jacques Roubaud sur ou plutôt avec Constable, Ciel et terre et ciel et terre, et ciel.  
→ Occasion de voir à l’œuvre un curieux fonctionnement de mémoire. J’ai pensé Roubaud, j’ai pensé Constable, j’ai donc pensé à la jolie collection Ekphrasis d’Invenit dont j’ai eu plusieurs exemplaires en main (en particulier le Eugène Leroy de Ludovic Degroote) et j’ai cherché un livre de ce format-là, dans mes étagères Roubaud… et je me suis agacée de ne rien trouver. Alors démarche rationnelle, une biblio, pour au moins trouver le titre du livre et de m’apercevoir que l’éditeur est Argol et que j’ai bel et bien ce livre ! Par la même occasion, j’ai retrouvé les deux volumes du Livre de l’Intranquillité de Pessoa que je cherchais depuis des mois !  
Jolie promenade imaginaire, à partir du ciel parisien, le fameux ciel de traîne d’Ile-de-France. Elle convoque Nuages de Boris Wolowiec, à qui j’ai pensé à cause d’Ivar Ch’Vavar ! « Les nuages projettent l’immobilité. Les nuages projettent l’immobilité de l’inconnu, de l’inconnu immédiat. » Nuages de B. Wolowiec sur lequel a récemment écrit Claude Vercey, le rédacteur en chef de Décharge et Nuages qui est publié par Laurent Albarracin !!!! Une petite bibliothèque à la Warburg dans la tête. Et cela me fait aussi penser à la remarque d’Antoine Emaz sur les rebonds successifs dans les notes de Jacques Lèbre et tout ce réseau polyphonique qui se crée ainsi (ici, paragraphe « Réseau polyphonique ».  
  
Stabat Mater (portrait de lecteur) 
Métro, 15.09.15, 9h10. Il est jeune, barbe naissante, calvitie aussi. Peau assez brune en fort contraste avec le casque Sony tout blanc, casque sans fil avec, pulsant sur l’oreillette droite, une petite diode bleue. Il porte un jean et des chaussures en toile beige, une veste en toile noire et une grande besace en bandoulière. Il lit Stabat Mater. Stabat mater ? Impossible de lire le nom de l’auteur, la couverture est noire, sombre, avec un dessin tout aussi sombre et les caractères sont petits, hormis ceux du titre : Stabat Mater. Je vois des toiles de maître, Van der Weyden, Van Eyck, des mères douloureuses, j’entends les musiques de Pergolèse, de Vivaldi, de Poulenc, mais un livre ? Je découvre qu’il y a deux Stabat Mater au moins, deux livres qui portent ce titre, l’un de Tiziano Scarpa mais la couverture entrevue du livre du jeune homme du métro me fait penser que c’est l’autre option qui est la bonne : Stabat Mater, Les chroniques de l’inspecteur Calderon, de Frédéric Coudron. Stabat mater ! J’ai même trouvé en ligne un collectionneur de toutes les mises en œuvre musicales du texte, il en a recensé à ce jour 241.   
 

Source : poezibao.typepad.com