Carnet de notes de Florence Trocmé

"Aveuglément doux"

 

Aveuglément doux (Denise Riley) 
« Réussir seulement quelque chose d’aveuglément doux » (Only to manage something blindingly sweet) 
Beau dossier réalisé par Jean-René Lassalle pour Poezibao 
Et cette phrase, bouleversante.  
 
Richesse d’un mot (Eliot, Pierre Vinclair) 
Intéressante variation sur le terme city du poème The Waste Land d’Eliot, dans la traduction en cours de Pierre Vinclair.  
« 1. La difficulté tient au fait que le sens d’un mot, par exemple city, tient dans ce contexte à une pluralité de dimensions que la traduction ne peut pas toutes redonner : 
Référentielle : city est une ville – Londres, en l’occurrence.   
Signifiante : city est homophone à City
Textuelle : city est déjà mobilisé par le texte, accolé à "irréel"
Culturelle: city s’enrichit de la manière dont les livres du milieu ont mis en scène le mot.  
2. Les 4 modes de la liste ci-dessus sont en fait des renvois, des indications qui signifient : "allez voir dans le réel", ou "allez voir dans la forme des lettres" ou "allez voir deux pages plus haut", ou "allez voir dans tel autre texte de la culture" ». 
 
Pouvoir hallucinogène de la littérature 
Je repense à cette formulation récente de ce Flotoir (à propos de la composition de l’Apocalypse d’Adrien Leverkühn, le héros de Le Docteur Faustus de Thomas Mann) 
« Au début de Le Feu et le récit, Agamben rapporte une parabole de Scholem, qui identifie le mystère à un feu que l’on aurait perdu, génération après génération, et la littérature au récit de ce feu perdu – récit qui en conserve une trace autant que son existence même de récit témoigne de sa disparition. Selon mon hypothèse, la poésie qui naît de Mallarmé et Pound, elle ne se satisfait pas de cette posture (qui est celle du roman) : elle ne veut pas être le récit du feu – mais que le récit soit le feu. » 
(Extrait de cet épisode de la traduction de The Waste Land de TS Eliot par Pierre Vinclair, pour Poezibao) 
 
Une forme d’intimité 
Il est frappant et très gratifiant de voir naître petit à petit, après des années maintenant d’efforts acharnés il est vrai, une forme d’intimité avec une langue étrangère. Ce signe qu’elle nous adresse quand nous l’entendons, quand nous la percevons en arrière-plan d’un reportage, quand nous trouvons un mot cité par un auteur dans un texte. Comme une connaissance que l’on retrouve dans un milieu indifférent !  
 
Sibelius 
Ce même sentiment avec Sibelius ou toute musique que l’on a appris à connaître. J’ai consacré il y a quelques mois beaucoup de temps et d’enthousiasme à la découverte de Sibelius que je connaissais très mal. Cela à la suite de la lecture du très beau livre de Richard Millet et de nombreux échanges avec André Hirt. Écoutant sur Qobuz un coffret d’enregistrements du chef Mariss Jansons à la tête du Concertgebouw d’Amsterdam, je « tombe » soudain sur la Première Symphonie de Sibelius et j’ai ce sentiment d’intimité magnifique avec une musique qui fait déjà partie de moi. L’enregistrement s’adresse à cette partie profonde et cachée qui connaît déjà l’œuvre et plus largement aussi la musique de Sibelius, je pourrais presque dire l’idiome sibélien.  
Il pleut des trombes et cela créé une sorte d’atmosphère très particulière.  
 
Réseau polyphonique 
Cette remarque d’Antoine Emaz à propos de Jacques Lèbre (dans Poezibao) : « A l’occasion de ces [lectures], on assiste parfois à un curieux phénomène de rebonds successifs : ainsi, "recherchant des traces de Ludwig Hohl chez Peter Handke", le poète trouve chez ce dernier une phrase qui lui rappelle Jaccottet, lui-même citant Henri Thomas (p.14). Ou bien lorsqu’il retrouve des vers d’Ungaretti qu’il avait cités à propos de Paul de Roux dans la préface de Fabio Pusterla à la Pléiade Jaccottet (p.22)… Les livres forment comme un réseau polyphonique, une mémoire vivante qui double la mémoire personnelle tout en s’y connectant. »   
 
Marina Tsvetaeva 
Assisté ce 15 septembre à une belle conférence de presse de Véronique Lossky autour de sa traduction, en cours de parution, de l’œuvre lyrique intégrale de Marina Tsvetaeva. J’ai écrit un compte-rendu de cette rencontre pour Poezibao 
  
Les riches heures de l’humanité (portrait de lecteur) 
Métro, 15.09.15, 9h05. Femme, 35 ans, pantalon en Élasthanne bleu roi (magnifique bleu), veste de pluie beige, grands cheveux ondulés blonds et petites lunettes écaille. Chaussures fines en cuir clair. Plutôt élégante. Elle lit Les Très riches heures de l’humanité de Stefan Zweig (je lisais ou plutôt essayais de lire Thomas Mann en allemand et un court instant, effet du désir, j’ai cru qu’elle aussi lisait en allemand). Elle quitte son livre brièvement pour « textoter ».  
Faisant une recherche sur ce livre, que je ne connais pas, je ne peux m’empêcher de penser que les jours actuels pourraient appartenir à ces moments-clés de l’histoire de l’humanité.   
    
Orgue, Olivier Penin 
Samedi 19 septembre, reprise des Samedis de l’orgue de la basilique St Clotilde. Troisième saison donc pour cette belle série, rendue encore plus passionnante par le fait que la console d’orgue est dans la nef, en bas, à quelques pas des auditeurs. Et que le Cavaillé Coll de St Clotilde est une merveille. L’organiste titulaire, Olivier Pénin, introduisait la saison par un beau récital, très bien construit autour du Paris des orgues baroques et romantiques. Une première partie avec des œuvres de Charles Piroyre, François Couperin, Daquin (dont une charmante transcription pour orgue du célèbre « Coucou ») et Clérambault. L’organiste en profite pour parler un peu des différents jeux, les mutations, les mixtures, les plein-jeux et les anches… ce sera à approfondir encore, je ne suis pas encore complètement au clair avec le fonctionnement et les caractéristiques complètes de l’orgue, malgré plusieurs lectures sur le sujet ! Dans cette première partie, évocation des églises Couvent des Jacobins (disparu), St Gervais, Notre Dame et Saint Sulpice. On retrouve des deux dernières églises dans la seconde partie du programme avec Louis Vierne (une très jolie berceuse) et Widor (la célèbre et exaltante toccata de la 5ème symphonie) mais aussi St Clotilde avec le monumental 1er choral de Franck.  
Olivier Penin est né en 1981.   
 
Nuit de feu (E.O. Schmitt) 
J’avoue que je suis très troublée par ce livre lu à haute voix et à sa demande, pour ma mère qui ne peut plus lire en raison d’une dégénérescence maculaire. C’est l’histoire de la nuit de feu (titre repris de Pascal) de l’auteur, alors qu’il a 28 ans. Il se perd dans le désert du Hoggar, au Mont Tahat, lors d’une randonnée destinée à faire des repérages pour un film sur Charles de Foucauld, film dont il est le scénariste. Il s’enfouit dans le sable entre deux rochers pour tenter de se protéger du froid de la nuit dans le désert, mais il a conscience qu’il va sans doute mourir. Et soudain il vit une expérience mystique de sortie hors de lui-même et de confrontation à un feu et à une présence, qui vont changer sa vie à jamais. Il trouve dans cette révélation la force d’accomplir l’impossible, remonter au sommet du mont, pour tenter de retrouver dans les lointains l’oued où se trouve son campement. Très belle figure du Touareg dans sa grande robe bleue avec qui se noue une vraie amitié (Abayghur).   
 
Nietzsche et la musique 
Auxeméry me fait connaître un disque consacré à des œuvres musicales de Nietzsche. C’est assez impressionnant. La première pièce pour violon et piano a des accents magnifiques et aussi de curieuses dissonances. Je suis moins sensible comme toujours aux lieder. De beaux chœurs aussi. 
 
Ingeborg Bachmann et Marina Tsvetaeva 
Comme elles me semblent essentielles, proches, comme je suis heureuse de ces deux traductions qui paraissent, la poésie lyrique de Marina Tsvetaeva aux Syrtes en deux énormes volumes, traduction de Véronique Lossky et un Poésie Gallimard, substantiel et bilingue, consacré aux poèmes d’Ingeborg Bachmann, traduction de Françoise Rétif. Tant de textes lus semblent verbeux, non nécessaires à côté de cette poésie-là !  
 
 

Source : poezibao.typepad.com