Photo Florence Trocmé
A propos de Jean Tardieu :
« Il y eut cette épreuve dont il ne se remit jamais lorsque un matin d’avril 1920, se rasant, il rencontra dans le miroir un autre qui le regardait. Choc, dépression, maison de repos. Mais le mal était fait. Il resterait toujours une infranchissable distance entre l’expérience du moi et l’image du soi. »
Richard Blin in Le matricule des anges, n° 49, janvier 2004, p. 45
A rapprocher de ce poème de Pessoa, dont j’ai appris que si le patronyme voulait bien dire personne, ce n’est pas au sens nul être, mais une personne, à rapprocher donc de ce très étonnant poème de Pessoa qui ouvre le Cancioneiro
Analyse
Si abstraite est l’idée de ton être
Qu'il me vient en te regardant, qu’à laisser
Mes yeux dans les tiens, je les perds de vue,
Et rien ne reste en mon regard, et ton corps
S’écarte si loin de ma vue,
Et l’idée de ton être reste si proche
De la pensée que je te regarde, et d’un savoir
Qui me fait savoir que tu es, que, par le seul fait d’être
Conscient de toi, je perds jusqu’à la sensation de moi-même.
Ainsi, dans mon obstination à ne pas te voir, je mens
L’illusion de la sensation et je rêve :
Je ne te vois pas, je ne vois rien, je ne sais pas
Que je te vois ni même que je suis, souriant
Du fond de ce triste crépuscule intérieur
En lequel je sens que je rêve ce que je me sens être.
Fernando Pessoa, Cancioneiro, poèmes 1911 – 1935, traduit du portugais par Michel Chandeigne et Patrick Quillier, Christian Bourgois Éditeur 1988, p. 63.