Proust
Passionnée par les cours au Collège de France d’Antoine Compagnon. En ce moment la série Proust, Mémoire de la littérature. Je découvre l’univers des cahiers de Proust, que je ne connaissais pas même si j’avais bien entendu parler des paperolles…. Antoine Compagnon donne au début du deuxième cours une description saisissante de Proust, travaillant dans son lit, au milieu d’une muraille de cahiers et carnets, ses cahiers et carnets de brouillon dans lesquels des années durant il a écrit des notes, des ébauches, des fragments de son immense roman. Toujours pour moi cette fascination du cahier, du carnet (Valéry)…
Je relève cela : « L'ensemble des documents conservés à la Bibliothèque nationale de France, à Paris, rue de Richelieu, comprend essentiellement 75 Cahiers de brouillon et 20 Cahiers d'un manuscrit pour la partie du roman qui va de Sodome et Gomorrhe au Temps retrouvé. Mais la classification officielle est largement erronée, car elle confond brouillons et manuscrits » et cela : « De la même manière, le classement thématique ou narratif, qui fait correspondre chaque cahier de brouillon à une section précise du roman achevé en 1927 à titre posthume, devrait être remplacé par un autre, stratigraphique, qui restituerait les différentes étapes successives de la rédaction de l'œuvre, en 1909, en 1911, en 1914 et à partir de la Grande Guerre. Un fragment de brouillon correspond à un état du chantier, bien plus qu'à un segment du récit. On aurait ainsi plusieurs couches se recoupant parfois, ou plutôt une série de cercles concentriques, avec des transversales, mais tous à partir du Contre Sainte-Beuve. L'analyse interne aussi bien que matérielle des cahiers, celle des quelques séries numérotées par Proust et l'étude comparée de la biographie, de la correspondance et des documents manuscrits pourraient y aider. » (Bernard Brun, ici), car bien évidemment ce qui me parle ici, c’est la manière, la méthode, le côté stratigraphique, l’accumulation de couches successives…. Et la manière proliférante dont s’est sans doute construite la Recherche, mais cela je pense qu’Antoine Compagnon va l’aborder plus avant dans les cours suivants. « la volonté de créer un réseau de correspondances internes est née d'une intention de l'écrivain, bien sûr, mais surtout de sa façon de rédiger dès le départ, à partir d'un noyau qui se développe dans tous les sens. « (Bernard Brun, encore).
Et bien sûr aussi, je pense mutatis mutandis au flotoir, à cette manière de bourgeonner sans fin sur quelques mêmes tiges, de développer toujours les mêmes thèmes… de les reprendre, les compléter, les amender, les faire varier, presqu’au sens musical du mot….
Antoine Compagnon
De plus en plus prégnante cette idée que La Recherche c’est un peu comme la Bible pour certains, un livre qu’on a toujours avec soi et qu’on ouvre au hasard, sûr d’y trouver quelque chose qu’on n’a pas encore vu. Frappant à cet égard d’entendre Antoine Compagnon montrer comment soudain il a « vu » telle allusion baudelairienne non aperçue encore malgré sa fabuleuse connaissance de l’œuvre et comme le paysage en a été changé pour lui.
J’aime la façon dont à l’intérieur de son cours, par des allusions et des citations, mais aussi puisque c’est son sujet dans cette série, à l’intérieur de l’œuvre de Proust, il met les œuvres en perspective, il opère des rapprochements, il montre des sources possibles pour la réflexion.
Einstein & Mozart
J’ai eu l’occasion d’entendre de manière fortuite et plus ou moins prolongée des extraits de La Grande Traversée Einstein, une série d’été de France Culture. Ce que j’ai entendu m’a passionnée, m’a paru très accessible malgré la difficulté des thèmes abordés et j’ai podcasté toute la série.
Mais ici je veux noter surtout cela : Thibault Damour raconte qu’Einstein, à qui on disait que sa notion d’espace-temps était extrêmement difficile à concevoir, répliquait en évoquant Mozart. Ce dernier aurait écrit que « ce qu’il y a de plus beau après la composition d’un morceau, ce n’est pas de l’entendre dans le temps mais, comme le dit Mozart en inventant un néologisme allemand de le sur-entendre d’un coup, en bloc, d’écouter ce morceau de musique du début à la fin sans le passage du temps. »
→ Ce qui me renvoie, bien sûr, aux innombrables remarques de Celibidache, relevées il y a quelques mois dans le flotoir, sur le fait qu’un musicien, jouant la première note, devait comprendre qu’elle contenait toute la pièce et avoir toute cette pièce en lui « sans le passage du temps », comme dit Thibault Damour.
Et dans ces émissions on rappelle souvent à quel point Einstein, qui jouait du violon, était un fin musicien.
Sur-entendre
Faisant une recherche sur cette notion mozartienne, je relève cet intéressant extrait d’un article de Bruno Lussato à propos de certains critiques musicaux : « Pour eux la musique s'appréhende de manière sensuelle, par le toucher (la pulpe sensuelle des doigts), par le goût (la dégustation au propre comme au figuré), par l'odorat (le parfum d'un accord), par l'ouïe (l'art de combiner les sons de manière agréable à l'oreille) mais certainement pas par la vue qui dévoile l'appréhension profonde de la structure des partitions, ce que Mozart appelait "sur-entendre", et Beethoven "la musique par opposition au bruit qu'elle fait". (ici)
A rapprocher donc une fois encore des propos de Celibidache. (voir ici par exemple)
Bruno Lussato dont je découvre qu’il était non seulement un sémanticien mais aussi un grand musicologue, spécialiste du Ring de Wagner sur lequel il a publié un livre de plus de 1000 pages chez Fayard…(bel entretien ici avec lui sur ConcertoNet en 2005 : )
Bruno Lussato
Frappée aussi de ce qui est dit dans la notice Wikipédia de l’auteur : « L'Entretien, Apocalypsis cum Figuris, grande œuvre de sa vie, en perpétuelle évolution, ce journal de plusieurs tomes a été donné, puis continué pour la Bibliothèque nationale de France où il est conservé au département des manuscrits anciens. Ces livres sont conçus comme une sorte de livre d'heures ; il y regroupe tout ce qui peut l'inspirer dans son travail ou dans ses passions : enluminures, musique classique, calligraphie, montages photographiques, art moderne. Chaque livre se découpe en séquences qui s'entremêlent et racontent une histoire différente. Il y écrit par à-coups, et chaque tome est sur un thème particulier et sous une forme différente. »
Je relève aussi cela sur le site de France Culture : « La variété des catégories, reflète celle des centres d'intérêts de Bruno Lussato. En dépit de leur hétérogénéité, on relève deux constantes : leur sujet est l'information sous toutes ses formes, leur dynamique est celle du décodage. Une partition de Beethoven, un film comme Rashomon, un manuscrit calligraphié, un conte populaire et ses variantes, Guernica de Picasso, une émission sur le végétalisme, l'organigramme d'une multinationale, les images des tortures en Irak, les imprécations des terroristes, les discours électoraux, tous ces bruits du monde, ont pour matière première des signes formalisés, organisés selon des codes et des paradigmes plus ou moins explicites. Ce sont des cartes, dont le territoire reste souvent secret. Il arrive qu'une carte soit immuable, alors que le territoire a changé (C'est le cas des grands glissements de sens et des changements des paradigmes) D'autres fois, au contraire, c'est la grille de lecture qui subit des déformations et des influences occultes alors que le territoire est stable. (Shakespeare et Molière ont exprimé des ressorts du comportement humain qui sont toujours actifs) [...] Le décodage a pour but, non seulement de mettre à nu les ressorts de la création mais aussi, la signification souvent occulte, de ses déformations : mode, esprit du temps, snobisme, politiquement correct ou désinformation.
L’Atelier contemporain
Grand plaisir à voir reparaître cette revue dirigée par François-Marie Deyrolle. Un dossier « Pourquoi écrivez-vous sur l’art ». Comme toujours contributions assez inégales, mais de très belles choses. Joël Bastard évoque pour commencer sa manière de jouer à l’imprimeur quand il était tout enfant et quelque chose que j’avais bien oublié mais que j’ai pratiqué aussi les transferts d’images de magazine par trichloréthylène ! Comme lui, je me rends compte que j’ai fait avec mes encres de Chine et mes poèmes des livres d’artiste à exemplaire unique sans le savoir ! Bergounioux, ici bien académique et ennuyeux… il l’a vraiment fait à sa table de peine, ce texte-là. Beaucoup aimé en revanche les textes simples, mais profonds et surtout tellement respectueux de l’autre, l’artiste avec qui ou à partir de qui on travail, de Ludovic Degroote. Ou le texte de Marcel Cohen. Très intéressée par le texte de Jean Frémon dont j’ignorais qu’il avait travaillé avec Jacques Dupin. Et touchée par un écrivain que je connais peu, mais qui écrit ici de belles choses, Eric Pessan.
L’Atelier Contemporain, Alexandre Hollan
Numéro inégal comme tout bon numéro de revue… mais une grande cohérence dans l’approche du thème qui traite au fond des rapports de l’écrivain et du peintre. Un beau dossier Monique Tello, peintre, avec des notes d’Antoine Emaz et d’autres de Ludovic Degroote. Suis frappée aussi de voir comment les auteurs se racontent, c’est vrai notamment de Bruno Krebs qui semble très empêtré dans les histoires papa-maman (père peintre, Xavier Krebs, mère actrice, sans doute Nathalie Krebs….) qui pourtant reste intéressant et même émouvant ou de Frédéric Valabrègue qui raconte des histoires de son enfance et de territoire avec son grand frère.
Par ailleurs bel ensemble de notes, très original, du peintre et dessinateur Alexandre Hollan. Des notes d’atelier et de vie qui me font un peu penser parfois à celle d’Antoine Emaz.