Carnet de notes de Florence Trocmé

sentiment vertical

 

De la lecture (G.-A. Goldschmidt ) 
Retour au Poing dans la bouche de Goldschmidt. Un très beau passage sur la lecture, la faim ou la soif insatiables de lire, comme une quête infinie : « Après chaque lecture ou chaque découverte, persistait ce sentiment vertical dont je me rendais de mieux en mieux compte que rien ne pourrait l’absorber, le combler ou l’équivaloir. Il y avait au fond de toute lecture, toujours, cette béance [...] » (37) 
→ Oui, lire n’est pas un divertissement (il peut l’être bien sûr pour certains, il l’est pour beaucoup), c’est une sorte de nécessité vitale. On peut avoir besoin de lire au même titre qu’il nous faut nous manger ou boire. Tout aussi essentiel pour la survie, ou moins dramatiquement aussi, pour le développement de soi. Et pour l’équilibre psychique. 
→ Je remarque un léger trouble, parfois, quant à la phrase de G.-A. Goldschmidt, comme si était demeuré, dans son français totalement maîtrisé, quelque chose d’à peine perceptible qui viendrait de la langue allemande.  
 
Ode à la langue française ! (G.-A. Goldschmidt) 
« J’étais tombé dans le français que je ne me souviens pas d’avoir un jour appris. [...] J’en découvris les raccourcis, les économies de mots et les densités brèves à travers La Rochefoucauld, Retz ou La Fontaine mais aussi les solennelles splendeurs de Bossuet. C’était le champ des mots, leur étendue qui me fascinaient, ces sauts de sens, ces jonctions. Qu’était-ce donc comprendre avec si peu d’indications ? » (39) 
→ émouvant de voir que pour un jeune garçon allemand complètement ou presque complètement livré à lui-même comptèrent tant des auteurs dont le nom est sans doute inconnus à la plupart des élèves d’aujourd’hui (et sans doute même à certains étudiants ?)  
 
L’atteinte mortelle à la langue allemande 
Ce livre est aussi à sa manière un roman d’apprentissage, c’est une biographie et ce qui la rend particulièrement passionnante c’est que tout est filtré par la question linguistique.  
À partir de la mi-février 45, écrit Goldschmidt « ce dont on s’était vaguement douté devenait exorbitant, informulable [...] il n’y avait pas de mots, ou plutôt il y en eut trop pour cela qui fut conçu dans  ma langue, la langue de ma mère et de mon enfance, la langue des premières découvertes, des premiers émerveillements, à jamais atteinte. Les journaux parlaient des camps et employaient les mots allemands. Puis les premiers témoignages écrits étaient arrivés où Lager, Selektion, Rampe, Vergasung, termes presque familiers, revenaient souvent. » (41), écrit l’auteur qui ajoute « Je sentais, rien qu’à prendre une phrase allemande en bouche, que rien ne serait jamais plus pareil. Non seulement on m’avait expulsé de ma langue, mais elle avait été probablement abîmée, contaminée, à jamais. [...] Au fil du temps, ce malheur ne fit que s’approfondir et tout au long de ma vie, je n’ai cessé d’être confronté à ce champ linguistique qui réunit l’extrême poétique et l’absolu du crime » 
→ citations à méditer, inlassablement. Y compris pour la proximité de l’extrême poétique et de l’absolu du crime, idée qui n’est pas la plus simple ni la plus agréable à considérer. Et bien sûr on pense à Paul Celan, lisant ces mots dans leur parfaite précision !  
 
Rousseau 
L’auteur continue de décrire sa vie au travers des livres et notamment sa découverte de Rousseau ce qui lui permet insensiblement, utilisant ces ressources cachées de la langue française qu’il a bien mises en évidence, de parler de lui, de façon à la fois claire et voilée, quant à sa sexualité naissante : délices des châtiments corporels dans l'internat savoyard, la pratique, source de tant de honte, du vice des adolescents, tout cela mêlé à la culpabilité omniprésente d'être un survivant 
 
Sur Artaud, sur l’écriture 
Parmi les lectures fécondantes pour G.-A. Goldschmidt, le Van Gogh suicidé de la société d’Artaud. « Certains textes, ainsi, recelaient cette pesée qu’on porte en soi, certains textes font apparaître avec une force presque aveuglante ce qu’ils ne peuvent pas dire. Je m’aperçus que je lisais pour voir apparaître dans ce que je lisais ce qui à la fois se heurtait aux mots et ne pouvait pas les franchir. Je découvris aussi, peu à peu, pris d’une fièvre sèche, que ce que les écrivains disaient abordait les mots sans jamais les franchir, que l’essentiel, eux-mêmes, restait en suspens, toujours à portée de main et jamais saisi. » (50) 
→ j’aime l’idée de cette pesée et très étrangement cette réflexion me fait penser à un conte que j’aime, « La Princesse au petit pois », cette jeune fille si sensible qu’elle était capable de sentir un petit pois sous une dizaine de matelas…. la pesée me renvoie à cette subtilité de perception, qui est celle de Goldschmidt, capable de percevoir ce ténu infranchissable dans les livres. « Ce que tentait de cerner Artaud, c’était cette force muette qui donne lieu aux mots et qu’ils ne contiennent pas, qui continue, en dépit d’eux, chez celui qui lit. La forme germinale sans existence propre, n’est que cet intervalle que je suis. (51) 
Et un peu plus loin : « les mots s’effondraient, absurdes, grotesques. Le “sens” c’était ce qui se déplaçait dans la phrase, qui n’y était nulle part » 
→ Cette idée du sens qui se déplace dans la phrase est forte. Se déplace-t-il du fait de la lecture, le regard du lecteur est-il la condition sine qua non de son émergence, le pinceau qui éclaire l’obscurité ? Est-ce la confrontation avec le lecteur qui le fait advenir, mais uniquement dans le mouvement et donc fugitivement ? Ici encore pour moi, une possible comparaison avec la musique et la partition lettre morte tant que l’interprète ne s’en saisit pas.  
→ se dessine ainsi tout ce qui va fonder le futur travail de traducteur de G. A. Goldschmidt : l’intuition profonde de ce qui constitutivement manque aux mots et le double langage aussi, à prendre ici peut-être dans ses différentes acceptions, la déchirure entre la langue d’enfance et la langue d’accueil, la confrontation infiniment solitaire et peut-être d’autant plus prégnante et déterminante aux grandes œuvres de la littérature, française en premier lieu, semble-t-il. 
 
Langue et corps 
Il y a donc dans ce livre de Goldschmidt toute cette séquence où il parle de sa sexualité, à mots couverts mais en même temps de façon complètement claire, avec grand courage surtout et c’est très fort. Car cela lie la réflexion sur la langue à la vie et au corps, alors que souvent les linguistes semblent à l’extérieur de leur sujet, comme s’ils disséquaient des mouches ou des fourmis, mais en étant pas concernés. Alors que Goldschmidt lui est dans la/les langue(s) jusqu’au cou et c’est une question de vie ou de mort, physiquement et psychiquement. Cette réflexion-là, si honnête, si courageuse, me semble profondément originale et porteuse de sens.  
 
Musique, Berezovsky et les Borodine 
Hier superbe concert : les Borodine avec Boris Berezovsky dans deux quintettes avec piano, Dvorak (op. 81 en la majeur) et Chostakovitch (op. 57 en sol mineur). J’ai perdu toute notion du temps, comme cela m’arrive de plus en plus en écoutant de la musique, comme si elle générait un autre état de conscience. Je suis un peu ambivalente devant le Dvorak, sublime par moments mais moins convaincant à d’autres, avec des mélodies un peu faciles alors que le Chostakovitch est bouleversant de bout en bout, comme presque toujours ce musicien avec ce mélange de poignant et de sarcastique si caractéristique. Il sait en un instant produire une mélodie tendre, déchirante, voire extatique et soudain exploser en grincements de dérision, âpres et stridents. Je réécoute aujourd’hui le Quintette dans la version de Martha Argerich… et en particulier la fugue du 2ème mouvement où les instruments entrent les uns après les autres, le premier violon à découvert, seul, au début… donnant le sentiment d’un enfant angoissé qui s’avance dans le noir et l’explore, le tâte littéralement. Les instruments à cordes restant seuls, comme nus, avant l’entrée du piano ne se faisant qu’après deux minutes et demie. Pour énoncer le thème dans l’extrême grave.  
 

Trois disparitions
Agacement car Le Monde m’annonce en flash actu, en principe réservé au faits graves, la mort d’un chanteur dont je n’ai jamais entendu parler, alors que les disparitions du chef d’orchestre Sawallisch, du pianiste Van Cliburn, et de l’organiste Marie-Claire Alain n’ont bien entendu pas eu ce traitement de faveur. Quelle triste semaine pour la musique, avec ces trois disparitions.   


Source : poezibao.typepad.com