Carnet de notes de Florence Trocmé

récurrences

 

Albertine 
Triple superposition ce matin. Un catalogue de mode me tombe sous les yeux, j’y remarque à nouveau le visage un peu étrange de la jeune fille qui illustre la couverture et se produit alors un double glissement vers le film La Captive de Chantal Akerman avec Sylvie Testud, puis bien sûr Proust. Et je m’aperçois que l’empreinte du visage de Sylvie Testud, avec sa forme d’étrangeté, s’est durablement, peut-être définitivement incrustée dans ma propre image intérieure d’Albertine. Image antérieure au fond sans réel visage, avec effet de fondu enchaîné entre les différentes jeunes filles de Proust, une forme d’oscillation presqu’imperceptible entre Gilberte et Albertine. C’est une des  raisons pour lesquelles je redoute tant les adaptations cinématographiques de mes grands livres : la perturbation de mes images intérieures. Mais ici cela ne me pose pas de problème, sans doute en raison de mon accord avec l'art de Chantal Akerman.  
Et lisant un article ancien de Libération sur le film je relève : « véritable contre-feu de défausses qui résiste mot à mot aux raids interrogatifs de son amant. », phrase qui colle très étroitement au vertige ressenti devant une page de Sodome et Gomorrhe lue hier ou avant-hier où précisément le jeu des défausses, des interrogations, de l’analyse des défausses donnent lieu à une sorte de vortex qui  aspire dans sa logique très particulière (qui n’est autre que celle de la jalousie).  
 
Claude Mauriac 
ai souvent été tentée, le suis à nouveau de procéder un peu, très modestement, comme le fit jadis Claude Mauriac dans son Temps immobile (lire ici): monter en regard des extraits de flotoir d’époques différentes (mais je ne dispose que de douze années complètes de Flotoir alors que Claude Mauriac a travaillé sur un document qui couvrait des dizaines d’années (soixante) et notamment sa toute jeunesse). Toujours aimé cette œuvre, la trouve au fond méconnue, trop peu lue (à quand la Pléiade ?), et pour ma part lui suis beaucoup plus attachée qu’à celle de son père. Ce souvenir ne vient pas aujourd’hui tout à fait par hasard : vu hier à la TV une photo de Claude Lévi-Strauss et ai cru, un bref instant, qu’il s’agissait de Claude Mauriac. Une fois de plus, je note les étranges procédés de la mémoire. Cet affleurement presque subliminal hier et ce matin, vaquant à une tâche matérielle, ce souvenir de Claude Mauriac qui non seulement s’impose mais induit une possibilité : celle de s’inspirer de sa manière de faire pour monter des fragments de temps dont les dates sont peut-être éloignées mais les contenus et il arrive que l’on s’en surprenne soi-même, étonnamment constants. Récurrences des termes mais parfois, infiniment plus troublant, récurrence de la formulation des thèmes !  

Source : poezibao.typepad.com