Carnet de notes de Florence Trocmé

"parce qu'il était étranger ou mourant ?"

  

« Parce qu’il était étranger ou mourant ? »  
« Est-il possible que toute l’histoire de l’univers ait été mal comprise ? Est-il possible que l’image du passé soit fausse, parce qu’on a toujours parlé de ses foules comme si l’on ne racontait jamais que des réunions d’hommes au lieu de parler de celui autour duquel ils s’assemblaient parce qu’il était étranger ou mourant ? »  
Ist es möglich, daß die ganze Weltgeschichte mißverstanden worden ist? Ist es möglich, daß die Vergangenheit falsch ist, weil man immer von ihren Massen gesprochen hat, gerade, als ob man von einem Zusammenlauf vieler Menschen erzählte, statt von dem einen zu sagen, um den sie herumstanden, weil er fremd war und starb? 
→ très énigmatique phrase… ainsi que tout ce passage qui pose plusieurs fois cette question, est-il possible que… (Les Cahiers de Malte Laurids Brigge, traduction de Maurice Betz, Points, p. 27)
Ni gnose, ni glose pour l’instant, il faut laisser le texte infuser.  
 
Ludovic Degroote 
Surprise que de voir Ludovic Degroote signer un livre apparemment consacré à un tel sujet. Sujet que je tais pour l’instant.  
« Nous allons tous au présent, c’est la rançon de la vie », formule elle aussi un peu énigmatique mais de forte résonance… 
Voici donc une figure, celle d’un homme du commun mais hors du commun, qui « éblouit ». L’auteur taille petit à petit un portrait en mouvement, comme par éclats, et pose la question fondamentale et universelle de la (juste) place : « plus près il meurt, plus loin il se rate » (8). On tourne autour de la figure du personnage, on tourne autour de son geste, d’une gestuelle, d’un enchaînement de gestes « comme si, dans chaque instant qu’il vit, il anticipait le suivant » (Ludovic Degroote, josé tomás, p. 9) et lisant cela je songe une fois encore aux propos de Celibidache ; d’autant que Ludovic Degroote dit de ce mouvement de celui qu’il décrit, qu’il « le maille à son geste », alors que « tous nous vivons dans le heurt de ce que le présent et l’adversité nous imposent ».  
→ Nous, décousus dans le décousu, versus le maillage, l’enchaînement qui fait que j.t. « semble devenu ce qu’il est ». (quel plus beau programme !)  
Ici Ludovic Degroote donne à voir, magnifiquement, ce qui ressemble à un geste artistique parfait (mais pourquoi donc est-ce que je pense à Opalka alignant ses chiffres sous le regard de Bernard Noël ?). Une sorte de danse ?  
 
De l’art (Ludovic Degroote) 
« Comme si l’on pouvait vivre plus dès qu’on se trouve dans l’espace de l’art » (11) : une phrase qui m’émeut profondément, comme si on pouvait survivre, dirais-je même et on l’entendra comme on voudra, quand on est dans l’espace de l’art. Hélène Cixous ne dit pas autre chose. Et tant et tant d’autres avec elle. Et d’entités collectives, une société, un peuple, ne peut-on pas le dire aussi ? Comment ne pas penser à ces œuvres nées dans les pires conditions ? 
 
De la variation 
« Il varie sans cesse » (12), dit encore Degroote de son personnage. C’est toute la difficulté de la conduite de l’énergie, en musique notamment (tout ce texte, qui ne les dépeint pourtant pas, pourrait parler des musiciens jouant de leur instrument – je repense à la question de la place, ce millième de millimètre sur la corde qui fera la note parfaitement juste ou pas tout à fait…). L’énergie seule ne suffit pas, il faut savoir la « distribuer », la répartir dans le circuit, en faire varier l’intensité, qui doit cependant rester intense, même lorsque tout semble à la limite de l’extinction, comme dans la fin de la 9ème de Mahler par Abbado évoquée ces jours-ci ou comme y parvient Samson François dans Gaspard de la nuit de Ravel, que j’écoute à l’instant. Et lisant Degroote et ne sachant pas encore de quel art il s’agit, je pense à Kissin ou à Sokolov en leurs récitals : « une telle puissance en une telle clarté me désarme ». (13) 
 
josé tomás 
Les choses se dénouent page 14 : c’est un torero dont il est question ici, josé tomás (Degroote l’écrit sans majuscules, manière de le dire à nouveau homme du commun et hors du commun), et plus précisément de son célébrissime combat du 16 septembre 2012 dans les arènes de Nîmes, auquel l’auteur a assisté. La tauromachie, une passion de Ludovic Degroote dont il sait ce que cela peut susciter chez nombre de ses interlocuteurs. Mais un art qu’il voit aussi en référence à son art à lui, l’écriture et je crois que c’est manifeste dans tout ce que je viens d’en écrire même si j’ai surtout fait référence à la musique. Raison pour laquelle je lis et reçois pleinement son livre alors même que je n’y connais rien à la tauromachie et que je n’ai même pas d’opinion arrêtée sur ce sujet très controversé. (Et que je crois me souvenir que c’est la partie de l’œuvre de Michel Leiris que je n’ai pas eu envie de lire).  
« Je pense au poème : dire sans atteindre ; c’est mettre en œuvre l’espace du possible dans lequel un poème va à ce qu’il a à dire sans l’épuiser » (17). Et il y a là une très belle comparaison de la passe tauromachique et de ses enchaînements avec le vers : « on a glissé dans l’espace du poème où le vers donne pleinement ce qu’il est, sans s’interrompre et sans s’amenuiser de ce qui suit » (21) 
Et ce que Degroote donne à voir, à comprendre, en observant la perfection du torero, c’est bel et bien sa propre tentative et ses difficultés : « je ne sais comment je pourrais donner à chaque mot un tel poids isolé… » (24). Il passe très fluidement en se décentrant finalement de sa tentative, du toro au poème, passe par du Bouchet ou Reverdy, « enchaîne » lui aussi les passes autour de son « toro » à lui…. 
 
Travail critique (Ludovic Degroote) 
Ce qui est passionnant c’est que l’observation du matador par Degroote lui permet aussi d’interroger, critiquement, sa pratique : « dans l’écriture ou l’art de façon plus générale, nous sommes sans cesse tentés par nous-mêmes, par un instant de facilité, ou de plaisir : dès lors, nous avons glissé hors du nécessaire à quoi le poème doit se maintenir. » (31) 
Et il poursuit : « Il suffit d’un cliché même involontaire pour massacrer une œuvre ; la plupart de ce que je lis ou vois en comporte : je suis le premier à ne pas y résister : on a nos pentes, et dans le goût du bas on se croit chez soi, à l’abri. » (33) 
→ il y a aussi dans ce livre, donc, inattendue peut-être pour moi, méconnue sans doute dans le travail de Ludovic Degroote, une dimension critique puissante, envers soi-même d’abord. Il n’est pas de critique générale qui ne soit d’abord adressée à soi-même. Mais sans complaisance toutefois. Plutôt une forme de constat lucide. 
→ il faudrait à tout écrivain un détecteur de clichés comme il existe des détecteurs de métaux ou de mensonge (le cliché, peut-être une forme de mensonge ?) 
→ la lecture soutenue de poésie a un redoutable effet : elle finit par rendre terriblement sensible aux clichés de telle sorte que la quasi-totalité de la production romanesque devient imbuvable. 
→ et cet écho à Dubuffet : « L’accident [...] qui crée un angle lorsque vous écrivez, qui vous embarque souvent dans une direction inattendue et imprévisible – l’accident est une propriété de l’art. » (35) 

 

Source : poezibao.typepad.com