Novalis et Barnum (Klemperer)
Klemperer (in LTI) consacre tout un chapitre au terme Weltanschauung, bien connu des philosophes ! (Welt, monde, racine schauen, regarder, Anschauung, idée, façon de voir).
« le verbe schauen dont il est question ici [représente] la vision mécanisée d’un œil fasciné et manipulé, aveuglé par une lumière trop vive. Le romantisme et le business à grand renfort publicitaire. Novalis et Barnum, l’Allemagne et l’Amérique : dans la Schau et la Weltanschauung de la LTI, les deux coexistent et sont aussi indissolublement mêlés que la mystique et le faste dans la messe catholique. » (195)
→ comment ne pas penser à l’œil dans Orange Mécanique (comment ne pas entendre la violence de ce titre aussi). Et aussi à tous les développements à venir (au moment où Klemperer écrit) de la société du spectacle, avec ses mélanges contre-nature.
Du littéraire au linguistique
Étonnante cette remarque de Klemperer : « Je me souviens très exactement de l’instant et du mot qui ont fait que mon intérêt philologique s’est étendu – ou devrait-je dire restreint ? – du littéraire au linguistique. Soudain, le contexte littéraire devient sans importance et se perd, on fixe son attention sur un mot ou sur une forme isolée. Car, sous le mot isolé, c’est la pensée d’une époque qu’on découvre. » (199)
→ Sans avoir aucune envie de quitter le champ littéraire, je me rends compte que c’est cette oreille linguistique, capable soudain d’entendre un mot donné, que la lecture de Klemperer a réveillée et que je souhaite travailler et renforcer tout comme je souhaite travailler mon oreille musicale. Et pour cette dernière, bien obligée de commencer par le plus petit niveau, la reconnaissance spontanée des intervalles ! Je comprends aussi le recours du philologue ou du linguiste au carnet, qui lui permet de relever, au fur et à mesure, dans les livres, les journaux, sur les affiches, dans la rue, des termes, des tournures.
→ il s’agirait peut-être ainsi d’enrichir le domaine de la connaissance (et de la jouissance !) esthétique avec une analyse plus historique et sociologique. Faire ce mouvement toujours très difficile pour moi du particulier, de l’individu(el) vers le collectif, le social, l’historique, la « grande échelle ».
Tellement actuel (Klemperer)
Car en effet, en plus d’être un témoignage essentiel sur la période nazie, le livre de Klemperer me semble souvent d’une brûlante actualité.
Ainsi de toute la réflexion développée dans le chapitre 23 autour de l’idée de la réification de la personne et autour des termes des communiqués annonçant des actions guerrières couronnées de succès, tous ennemis et opposants « liquidés » : « quand les êtres humains sont “liquidés”, c’est qu’ils sont “expédiés” ou “achevés” comme des choses matérielles. » (201)
→ il faudrait faire à partir de cette idée-là, une analyse de l’usage du vocabulaire économique contemporain pour parler de la personne. En particulier autour de ce qui a trait aux licenciements. Les hommes comme « variable d’ajustement », par exemple. Et entendre le dire de ceux qui sont concernés, qui se voient par exemple traités « comme de vieux kleenex qu’on jette après usage ».
De la mécanisation de la personne (Klemperer)
Grand développement sur l’ouverture du champ lexical à tout le vocabulaire issu de la technique. Processus engagé en Allemagne dès la République de Weimar. Mais dit Klemperer « la mécanisation flagrante de l’être humain reste l’apanage de la LTI » (206)
→ Il y eut d’abord la mécanisation de l’être humain, il y a aujourd’hui une étape supplémentaire dans sa réification, le fait qu’il soit pris désormais pour une marchandise. Même plus agent (moteur) mais produit, bien, à vendre, échanger, détruire, recycler, trafiquer, écouler, receler, etc.
Des formes aux mots (S. Dehaene)
Dans Les Neurones de la lecture de S. Dehaene, bon résumé de son propos, que je reprends ici à titre de synthèse.
« Si la lecture parvient à prendre possession de notre cerveau, jusqu’à devenir un trait essentiel de notre culture “lettrée”, c’est qu’elle possède une niche cérébrale dans la région occipito-temporale ventrale. La capacité de cette région à reconnaître les mots résultent d’une double évolution :
– au cours de la phylogénèse, donc à l’échelle de millions d’années, évolution de cette région corticale pour la reconnaissance invariante des objets visuels ;
– au cours de notre histoire culturelle des deniers cinq milliers d’années, évolution des écritures afin de s’adapter, le plus étroitement possible, à cette niche corticale. » (203)
Et donc les formes élémentaires que cette région de notre cerveau sait reconnaître depuis la nuit des temps, ont été exploitées et découvertes bien plus près de nous par et pour nos systèmes d’écriture. Il y a là un cas d’adaptabilité et de plasticité du cerveau assez stupéfiant. L’idée aussi peut-être qu’un système pas trop étroitement spécialisé, a une plus grande capacité de se remodeler pour accueillir une nouvelle donne et plus fort encore, que ce qui va être mis en place petit à petit sera constitué de façon à tenir compte de la capacité cérébrale.
La chance de savoir lire (S. Dehaene et V. Nabokov)
On pense bien sûr au combat actuel pour leur éducation des petites indiennes ou pakistanaises en lisant cette merveilleuse citation de Nabokov : « Il faudrait que vous vous émerveilliez non seulement de ce que vous lisez, mais du miracle que ce soit lisible. » (in Feu pâle, cité p. 261). Et au-delà du sort de ceux qui ne savent pas lire, on pense à ceux qui ne peuvent plus lire, soit en raison de la cécité ou de la dégénérescence maculaire liée à l’âge, soit parce qu’ils sont devenus alexiques après une atteinte à cette région du cerveau, toute petite et très localisée, qui permet la lecture.
→ Et tout au long de ce livre, on s’observe lisant et on s’émerveille de pouvoir le faire, dans la conscience nouvelle de la complexité des réseaux mis en jeu, depuis la perception du mot sur le support jusqu’à l’émergence de son sens ! Et merci à Georges Guillain pour m'avoir recommandé cet ouvrage !