Carnet de notes de Florence Trocmé

Modulations

 

Lecture 
Je comptais juste le feuilleter, le survoler mais ce livre est passionnant et beaucoup plus accessible que je ne le pensais : il s’agit des Neurones de la lecture de Stanislas Dehaene. 

De la lecture (Manguel) 
Cité par Stanislas Dehaene dans son livre Les neurones de la lecture : « L’existence du texte est silencieuse jusqu’à ce qu’un lecteur le lise [...] tout écrit dépend de la générosité du lecteur. » (in Une histoire de la lecture, cité p.  35 
  
Comment lisons-nous ? (Stanislas Dehaene) 
Ce titre qui trouve si bien sa place dans le flotoir est en fait le titre du premier chapitre du livre de S. Dehaene. Il décortique un peu les phénomènes qui se produisent au cours de la lecture. J’en retiens deux points essentiels, le travail en parallèle de plusieurs instances et le fait que la lecture suppose un double recours au son et au sens.  
→ et en effet si on s’écoute et se regarde lire, on se rend très bien compte que l’on formule les mots en soi, qu’on entend des sons. Mais qu’il y a aussi une sorte de saisie à la volée qui fait qu’on identifie très vite un mot, et cela sans doute d’autant plus vite que l’on est un lecteur expérimenté sinon expert et que l’on possède un important lexique.  
Sur cette question du lexique précisément et pour éviter le recours à la comparaison inopérante avec le fonctionnement d’un ordinateur, Stanislas Dehaene reprend une image très convaincante inventée en 1959 par un chercheur nommé Oliver Selfridge, celle d’un pandemonium, soit une assemblée, très importante, de petits démons dont chacun représenterait un mot. Lorsque le signal d’un nouveau mot est envoyé dans le système, plusieurs petits démons vont se manifester, non seulement celui du mot donné mais aussi ceux des mots proches et chacun va essayer de faire le tintamarre maximum pour être retenu. Le lexique mental donc comme « un immense hémicycle ».  
Idées centrales : un fonctionnement en parallèle (tous les démons travaillent en même temps), simplicité (chaque démon accomplit un travail élémentaire), compétition et robustesse (les démons se disputent le droit de représenter le mot correct et le pandemonium s’adapte automatiquement au niveau de difficulté, d’où une grande flexibilité. Le boulot ne sera pas le même pour un mot rare même avec une erreur d’orthographe (exemple donné, astrqlabe) que pour un mot comme lien (voisin de tien, sien, mien, rien, lion, lier…). 
Et explique S. Dehaene, tout l’intérêt de la métaphore c’est que les propriétés du pandemonium correspondent parfaitement aux caractéristiques de notre système nerveux. (pages 74 et 75) 
→ Je n’ai pas toujours été très élogieuse pour les livres de vulgarisation chez Odile Jacob, dont certains sont mal conçus et mal écrits. Mais il me semble que le livre du Pr. Dehaene est remarquable : style impeccable et très vivant, explications très claires, plan du livre donné en début de l’ouvrage.  

Un même circuit cérébral 
Une des idées clés du livre de S. Dehaene est que nous lisons tous avec le même circuit cérébral et que la reconnaissance des lettres se fait pour tout le monde, chinois, japonais, européens et cela malgré l’énorme différence des écritures, via la même zone, précise et limitée, du cerveau (partie arrière gauche, en termes plus précis la région occipito-temporale gauche.)  
Les images du livre et les techniques décrites sont fascinantes, et fascinants aussi la complexité du système, les voies empruntées, les circuits intracérébraux. 
 
De l’interprétation (Musique) 
Toujours cette même question de la fidélité par rapport à l’époque, avec ce que cela inclut de suppositions sur les volontés du compositeur et les usages du temps. Double exemple très concret : comment jouer les Variations en fa mineur de Haydn, plutôt comme Anne Queffelec ou plutôt comme Brendel, approche plus « romantique » peut-être dans un cas, plus distante sans doute, plus analytique dans l’autre. Il faut jouer cette musique-là le plus simplement possible, me dit S. Mais cette simplicité est un vrai graal, et c’est sans doute la raison pour laquelle on dit souvent que Mozart est plus difficile à jouer que des compositeurs plus tardifs. Peut-être aussi que nous sommes empreints de romantisme et qu’il nous est difficile de simplement concevoir l’esprit des temps qui l’ont précédé. J’écoute en ce moment un disque d’œuvres de Couperin, joués au piano par le jeune pianiste israélien Iddo Bar-Shaï : là aussi une approche avec pédale, très sensible. Trop, diraient peut-être certains. Et alors ? Les grandes œuvres ne sont-elles pas faites pour être traduites de multiples façons et la voie n’est-elle pas de chercher à entendre et comprendre la pluralité des approches, un peu comme on aimerait lire parfois plusieurs traductions d’un même texte avec si possible référence à l’original ? Chaque écoute ou chaque lecture pouvant enrichir, parfois considérablement, la connaissance que nous avons de l’œuvre en en mettant en évidence des aspects différents ?  
  
Du pivotement et de la modulation 
Lisant un texte de Christine Jeanney où, partie d’éléments très concrets (les couleurs de signalisation dans les gaines techniques), elle pivote tout à coup pour dévider à partir d’autres couleurs une dimension imaginaire.  
Il y a ce rapport réel/imaginaire, la bascule à l’intérieur d’un texte, ou sur un mot ; on change de direction, cette pelote-là a été assez dévidée, pas de système svp (ce qu’une Valérie Rouzeau maitrise magnifiquement.) C’est au fond, j’en prends conscience soudain, un peu le même principe que celui de la modulation en musique ; laquelle souvent se sert, pour changer de monde, de couleur, d’un accord qui appartient aux deux tonalités, celle que l’on veut quitter, celle vers laquelle on veut aller… tout l’art est dans la subtilité de ce mouvement qui trop abrupt choque l’oreille, trop étalé l’ennuie ou la noie. 

Source : poezibao.typepad.com