Carnet de notes de Florence Trocmé

Mains

 

 

Leurs mains
Je regarde leurs mains, lisses, fraîches, peau blanche ou noisette, régulière, les mains de V., les mains de Sophia, celle de Yakhoub. Je regarde mes mains, la gauche surtout, sinistre (sinister, senestre), tavelée, accidentée, tachée, gercée. Je me souviens que je dessinais des mains, que je relevais au crayon des traces de mains sur le papier, je me souviens que j’ai testé l’endurance à la douleur de cette senestre, tout enfant, en la laissant sous le robinet d’eau chaude… je me souviens de ces petites pognes de bébé moulées, dans la vitrine du passage de la Maison de la poésie. Du moulage des mains de Chopin. J’écoute Sophia me parler des doigtés « pragmatiques » de son idole Krystian Zimerman, dont elle a tous les CD et DVD, je vois les immenses doigts de Yakhoub sur mon piano et j’entends notre rire lorsque j’ai posé ma minuscule paluche rougeaude sur sa gigantesque main noisette (nous jouerons peut-être un quatre mains). Je pense à la main pinceuse de sein dans ce tableau de l’École de Fontainebleau ou à celles si curieusement tenues des époux Arnolfini. J’entends V. me parler de ce film de Jane Campion, "La leçon de piano" et du doigt tranché par le mari jaloux et reconstruit en une magnifique prothèse en argent par l’amant. Jeux de mains, jeux de vie.

 

Antoine Émaz/Peau
vivre        //         contre       //
         continuer  (61)
Une forme de résistance comme on dit la résistance d’un matériau. Aux chocs (échecs), aux agressions, à ce qui mine, ronge, offrir simplement une résistance. Quelques mots qui sont comme un condensat, résultat de filtrations et filtrations, devenus « purs » par cette opération (alchimique) et susceptibles de résister. Les lire très lentement, une fois, puis deux, et trois, pour les éprouver, les sentir, les mettre à l’épreuve, les endosser, accepter le don qui en est fait, les écouter, au-delà de leur apparente banalité, leur silence
« On n’est qu’une tension de mots
d’œil et de main » (62)

 

Ils travaillent tôt
V. me dit qu’elle lit le matin, précise « De 6 à 8 », parfois même de « de5 à 7 ». Elle rejoint la cohorte de mes matinaux. T.H, Pierre Bergounioux et sa litanie de « levé à 4 h », « levé à 5 h30 », « levé à 6 h15) dans les Carnets de Notes ou Roubaud, diluant aux aurores son Nescafé directement avec l’eau tiédasse du robinet…

 

Étrangeté
Évoquées  par Bergounioux « les librairies fatrasiques et sympathiques du passage Verdeau » - sentiment d’étrangeté, parce que je n’ai jamais entendu parler de ce passage, que le nom de cette rue sonne comme si elle était rue de Nantes, ou d’Angoulême ou de quelque ailleurs forcément porteur d’étrangeté (celle des rêves qui souvent vient s’associer à ces impressions fugitives que font certaines villes brièvement traversées). Il flotte aussi par là sans doute un petit air de Walter Benjamin (dont je n’ai pas lu le livre sur les Passages parisiens).

 

 

Source : poezibao.typepad.com