Carnet de notes de Florence Trocmé

"L'oubli rend le temps ineffaçable"

 

Des mots ensevelis qui nous choisissent  
Anne Malaprade, dans une note pour Poezibao sur le Garçon cousu de Liliane Giraudon écrit : 
« Cette langue ou cette « parole d’ombre », elle vient du noir et elle y retourne, elle se détache d’un présent qui fait naufrage mais ne chavire pas pour autant. Elle provient du corps, des cadavres quelquefois, pour voyager jusque sur la scène, un espace vide que ces textes habitent, hantent, envahissent, excèdent. Scène théâtrale, scène radiophonique, scène, plus blanche, que constitue aussi la page sur laquelle se découpent ces textes patchwork, morceaux de tissus et de peaux qui disent de quels fils, de quels liens, de quels nœuds est constituée la mémoire : éclats du désastre et obscurités lumineuses, ce sont des mots ensevelis qui nous choisissent alors que nous pourrions croire être (à) l’origine de notre parole. » 
 
Lire 
« 
Lire c’est être ailleurs, [...] c’est créer des coins d’ombre et de nuit dans une existence soumise à la transparence technocratique. » (Michel de Certeau, cité dans un article de Philippe-Jean Catinchi, dans Le Monde du 6 décembre 2014, dans une note à propos d’un livre de Michèle Petit, Lire le monde. Expériences de transmission culturelle aujourd’hui.)   
 
Les larmes ou l’investissement (prix Nobel) 
Les prix Nobel ont été remis hier. La silhouette émouvante de Patrick Modiano, le souvenir des larmes de sa femme à la fin de son discours, si prenant, l’avant-veille ; et en contraste total, la réflexion de la femme du Nobel d’économie, Jean Tirole, à qui un journaliste demande si elle est fière de son mari et qui répond qu’elle a beaucoup « investi sur son mari et que c’est un retour sur investissement ».  
Et en contrepoint combien signifiant, la petite silhouette de la jeune pakistanaise Malala Yousafzaï, prix Nobel de la paix. Ainsi va notre monde.  
  
L’oubli rend le temps ineffaçable (Jean-Jacques Viton) 
Nait à la lecture de ça recommence de Jean-Jacques Viton (qui vient de paraître chez P.O.L.) tout un monde, à la fois étrange & onirique mais aussi très attachant. Ses mots ont cette vertu, peu répandue en fin de compte, de faire surgir de façon quasi hallucinatoire toutes sortes d’images composites, réminiscences de scènes -films, théâtre, cirque, rues, on ne sait-. « On s’attaque aux représentations de l’enfance » : cette phrase pourrait être une sorte de clé pour mieux comprendre de quoi il est question ici. En fait une sorte de mille-feuilles de souvenirs, de sensations et de pensées, puisant sa matière dans toutes les dimensions temporelles, de l’actualité la plus dure à l’enfance et sans doute même en-deçà dans le temps. Les poèmes, leur assemblage, semblent subsumer ces dimensions temporelles, parfois les écraser l’une sur l’autre.  
Chaque poème est composé de dix vers, non comptés, mais de longueurs à peu près équivalentes. Ils sont assemblés en trois suites, ouvrant chacune par une photo de Marc-Antoine Serra, une chaise, un clavier de piano déglingué, un vieil escalier. Les souvenirs personnels de Jean-Jacques Viton, très estompés, se mêlent à des incursions dans l’histoire, avec un aspect évident, quoique discret, de critique sociale et politique : ici par exemple on devine une allusion aux naufragés de la Méditerranée et aux champs de bataille d’autrefois : « ici ou là les cadavres sont roulés en fagots d’histoire » (58) 
Et « de tout ça on retient une suite de petits récits ». Petits récits certes mais sombres et très lourds de sens, surtout dans la partie médiane, intitulée « le pleur des veaux dans l’abattoir ». Il s’agit de retenir, de garder trace, de passer le témoin. Par le biais de croquis brefs de ruines, de désastres, d’images de guerre, pour ne pas oublier et « savoir que le pire s’avance toujours d’un pas différent ». 
On pourrait sans doute placer toute cette recherche et tout ce livre sous cette citation que fait J.-J. Viton : « l’oubli rend le temps ineffaçable » (et Eric Houser dans sa belle note sur le livre de Jean-Jacques Viton rappelle que cette citation vient de Bernard Noël et du Livre de l’oubli : « n’oubliez pas     l’oubli est ce qui rend tout le / passé latent     oui tout s’efface avec le temps / mais l’oubli rend le temps ineffaçable » 
 
Marc Dugardin et sa Table simple 
Puis je pénètre dans cet univers bien différent, déjà côtoyé quelques heures auparavant pour composer l’anthologie permanente de Poezibao : le tout nouveau livre de Marc Dugardin, Table simple, paru chez Rougerie. Univers différent mais où je retrouve le retrait de la personne et la dimension politique relevés chez Jean-Jacques Viton. Ici l’expérience qui domine le livre, même lorsqu’il n’en est pas directement question, c’est le génocide du Rwanda. Marc Dugardin s’est en effet rendu à Kigali et depuis, ce thème hante son travail. Mais il trouve la juste place et la juste voix, ce qui est si problématique quand il s’agit pour un poète d’aborder un de ces grands drames historiques auxquels il n’a pas été mêlé dans sa chair. Ce que donne à lire Marc Dugardin, dans une très grande économie de moyens, ce serait au fond la trace de l’effroi dans une conscience et en cela tout lecteur est intimement concerné. « Il y a peut-être une langue pour ce que j’écris là » dit-il en osant se mettre dans cette situation quasi intenable et qui se montre si peu sûre d’elle. Car se taire est impossible et dire est impossible. On n’a pas le droit de, on n’est pas à la place pour… mais en même temps on ne peut déserter cette place-là qu’on a parce qu’on s’est approché de très près. Il s’agit, eu égard aux victimes, de « ne pas couvrir leur silence de paroles d’imposture. » (60).  
Après la séquence d’ouverture consacré à ce thème, de belles variations, au sens musical, sur le mot-thème amadou.  
Certains poèmes de ce livre sont très brefs, allusifs, font songer à l’univers du haïku. Partout des renvois aux souvenirs si prégnants et fondateurs de l’enfance.  
Puis le thème Kigali revient, repasse et Marc Dugardin cite cela, terrible : « un génocide n’est jamais parfait ». (en fait une citation de Scholastique Mukasonga). 
En définitive ce qu’on lit ici, au travers de poèmes fragiles, comme hésitants, jamais sûrs de leur légitimité à être, c’est l’expression d’une conscience trois fois douloureuse. Trois fois parce que impliquée dans l’horreur du monde approchée de très près lors de ce voyage à Kigali ; parce que conscience critique impitoyable envers elle-même, taraudée par sa propre détresse mais refusant absolument de l’associer à la détresse du monde ; et parce que conscience déchirée entre le silence et la parole. Mais qui au retour de Kigali atteste de la force d’un « malgré tout » : « y entendre ce qui reste possible d’humain, malgré tout, malgré tout, fut-ce seulement dans le fait de faire porter par une langue humaine la charge de ce qui semble à ce point inhumain » (60) 
Il faut noter enfin que la poésie de Marc Dugardin est nourrie de celles de Paul Celan, Alejandra Pizarnik et János Pilinszky qui l’aident à trouver son chemin, dans une très grande économie de mots et de moyens, seule capable de conjurer tout pathos.  
 
Ce que permet le roman 
Plusieurs conversations avec Jean-Paul Louis-Lambert, en ce moment, autour de Modiano. Il rédige en effet un véritable feuilleton, très documenté, sur l’œuvre de Modiano, pour le site Brasilazur. 
Dans un mail, il m’écrit : 
« Ces romans "sur" l'occupation et la collaboration permettent de faire sentir au lecteur ce qu'on peut comprendre intellectuellement dans les essais historiques, mais qu'on a du mal à ressentir tant il faut assimiler les extraordinaires contradictions dues à l'époque » 
Lisant ces mots, je pense au livre que je suis en train de lire, Terminus Allemagne, d’Ursula Krechel : l’histoire d’un homme juif qui a quitté l’Allemagne en 1933 ou 34 pour se réfugier à Cuba, sans sa femme, sans ses enfants, qui revient en 1948 en Allemagne, qui retrouve sa femme, qui tente de renouer avec ses enfants qui ont été accueillis/recueillis en Angleterre… toute la complexité du tissu social, un beau portrait de Philipp Auerbach, la peinture des villes dévastées et les conditions de logement et relogement, etc.  
Le roman d’U. Krechel, qui a reçu le Prix du livre allemand en 2012, fait prendre conscience à quel point on est naïf de penser que ces victimes-là, les Juifs qui purent s’exiler à temps, furent accueillis à leur retour à bras ouvert. On voit comment la société est restée très profondément nazie en réalité et comment les ex-nazis tentent de se reconvertir. C’est terrible.  
Pas si loin de ce que dépeint Modiano. 
Et si près de la lecture, en allemand, des Journaux* de Victor Klemperer, qui lui est dans la nasse ou presque, en 33 et 34 et qui décrit la destruction de la langue et des valeurs par la propagande nazie. Oui, c'est terrible.  
 
 
*ich will Zeugnis ablegen bis zum letzten: Tagebücher 

 

Source : poezibao.typepad.com