Émaz, le temps
« Comme si le temps ici laissait/du mou dans sa corde » (80) et ailleurs « le temps goutte » (30)
Chez Antoine Émaz, un rapport très particulier au temps. Il semblerait que parfois le poème et la façon dont il traduit un certain état d’être non seulement donne du mou au temps mais plus, l’arrête. Son « là » est comme le la du diapason, il semble donner le ton, la mesure juste. Il y a et on est là et c’est tout, c’est-à-dire rien. Revient en tête l’expression notée l’autre jour « on est au bord ». Aucun pathos, un constat, constat que « c’est » ( et que c’est sans doute cela qu’il y aurait à retenir, que c’est)
ce n’est pas beau
c’est
seulement un soir d’été (Peau, 81)
Isolement du c’est pas la césure (c’est-sure)
Evacuation d’un critère d’ordre pseudo-esthétique, qu’est-ce que ça peut bien vouloir dire « beau », pourquoi faudrait-il que ce soit « beau » alors que « être » suffit. Pourquoi plaquer un jugement de valeur et sur quoi repose ce jugement ?
Curieuse capacité à faire remonter chez le lecteur des souvenirs très anciens, sans doute presque archétypiques, souvenirs d'éprouvé : sensation cénesthésique de chaleur de l’été, impressions multiples nées d’une averse le soir dans un jardin (le bruit, on pense à Ponge, les odeurs)
Le rapport du dedans et du dehors, « la balance » entre dedans et dehors, c’est aussi cela le travail du poète, se placer à la jonction du dehors (chez Émaz, un dehors presque neutre, très simple, le jardin souvent, banal, modeste, jardin vécu, écouté, senti, regardé) et du dedans, là où naissent les mots peut-être ?
la balance dehors dedans
fixe
égale (92)
composition / inspiration
Je continue une réflexion sur la remarque de Valérie Rouzeau, la distinction qu’elle opère entre la poésie intéressante et le véritable acte créateur, dont elle dit qu’il est rarissime. Cela m’amène à m’interroger sur la relation Composition/Inspiration, ne voulant pas classer composition du côté d'intéressant et inspiration du côté créateur, ça me parait complètement dépassé.... De toute évidence, les poèmes de Paul Celan sont composés et ils relèvent du pur geste créateur….
Ces questions essentielles, je les explore aussi je pense à travers les Entretiens infinis de Poezibao. Comment nait l’acte créateur ? Et ne doit-on pas aussi imaginer diverses intensités de l’acte créateur qui permettrait de ne pas le resteindre à une infime poignée de poètes, deux ou trois par siècle dit Isabelle Howald (« des créateurs, il y en a un ou deux par siècle, au XXe siècle il y eu Mandelstam peut-être et Celan, sûr »). Isabelle qui m’indique aussi le livre de Ingeborg Bachmann, « le Discours de Francfort, remarquable [...] C'est rarissime, les livres théoriques sur la poésie qui soient vrais, qui soient nés de l'expérience poétique, qui soient justes et qui sachent indiquer la direction à prendre. »
Métamorphose
Sur la métamorphose, citation de Cassirer à propos de la vision du monde de l’homme primitif, lequel sait parfaitement faire la différence entre les choses mais oblitère ces différences par son sentiment très profond de la solidarité de la vie [à méditer écologiquement] : « par une brusque métamorphose tout peut être inversé et se transformer en autre chose » (Techniciens du Sacré, anthologie de Jérôme Rothenberg, Corti, p. 508)
Cette nuit, à trois heures du matin, vent violent et surtout, surtout, une terrifiante lumière jaune au-dessus de Paris. Quelle est l’origine de cette lumière ? Lune filtrée par la masse des nuages sans doute et réflexion sur ces mêmes nuages de la pollution lumineuse de la ville, filtrée elle par la pollution de l’atmosphère ? Me renvoie à ce « soleil de fin du monde », dont me parlait Auxeméry dans un courrier récent. Nous sommes lancés dans une voiture folle et approchons du bord de la falaise, droit devant, en écoutant de la musique et mangeant des bonbons. En faisant semblant de ne pas savoir.