Carnet de notes de Florence Trocmé

le temps fuite

 

Georges Steiner 
Relisant des passages de Steiner, je m’aperçois que je ne suis pas toujours d’accord avec lui, notamment lorsque comme tant d’autres, de génération en génération, il entonne les sirènes de la décadence.  
Pourtant cela, relevé en 2002 et transcrit alors dans le Flotoir :  
« L'esprit authentique­ment privé, le gardien de la gravité silencieuse, dont Kierkegaard reconnut l'expression suprême chez Anti­gone, sont en perte de vitesse. En définitive, il est diffi­cile de repérer où, dans le cyberespace, en vertu de quelle licence, la solitude et l'intimité trouveront un espace où respirer. Cet effondrement d'un « ancien régime » de solitude et de réserve ‑ la pudeur n'a pas d'équivalent moderne ‑ affecte les ressources créatives antérieures au même titre que l'éradication du silence. [...] C'est d'une solitude ten­due et de l'intimité des pouvoirs en sommeil, puis éveillés, que le créateur peuple ses perceptions et ses reconnaissances, et quand je dis « peuple », cela vaut aussi bien pour les constructions tonales du compositeur que pour les formes auxquelles l'artiste « donne corps ». Le surgissement germinatif depuis la solitude et le sanc­tuaire du moi est d'essence. Il donne au subconscient le droit d'accéder à ses récepteurs et, pour ainsi dire, à ses tours de guet avant les phénoménologies visibles et audibles. Le Richard II de Shakespeare, on l'a vu, l'ex­prime de manière mémorable : 
Et comme le monde est populeux, 
Et qu'ici il n'y a d'autre créature que moi,  
je ne le puis; mais je vais y œuvrer. 
je montrerai que ma cervelle est la femme de mon âme,  
Mon âme est le père, et à elles deux elles engendrent 
Une génération de pensées qui pullulent encore 
Et ces mêmes pensées peuplent ce petit monde
" 
George Steiner, Grammaires  de la création, Gallimard 2001, P. 377 
 
Du chemin 
Antérieur à soi le chemin ? Secrété plutôt par le pas et l’intention présente.  
 
le temps fuite 
épanchement du temps en immense canal charriant eaux et boues, embrassées / emmêlées, pulsant, aspirant : siphon –  mais il fuite et laisse échapper quelques gouttes, rosée de vie après la nuit, traces éphémères mais brillantes, microcosmes parfaits – ces fuites du temps : souvenirs, créations, livres, musique, photos, infimes puits de dérivation à même l’emportement furibond du grand avaloir. 


Source : poezibao.typepad.com