Carnet de notes de Florence Trocmé

"Le montage, une heuristique de la pensée"

 

Zbigniew Herbert & Sienne 
J’ai pris un peu par hasard ce livre, sur la grosse pile des livres reçus la semaine dernière (27 !) & listés samedi dernier et auxquels je voulais jeter un premier œil et j’ai été happée. Un Barbare dans un jardin est un formidable bouquin de Zbigniew Herbert, ce poète polonais qu’Antoine Jaccottet au Bruit du Temps a entrepris de publier intégralement en France. Ici un livre écrit à la suite d’un voyage de deux ans en Europe, à la fin des années 50. « Un recueil d’essais. Un compte-rendu de voyage. Un premier voyage réel dans des villes, des musées et des ruines. Un second – à travers des livres évoquant les lieux visités. Ces deux visions ou ces deux méthodes se mélangent ici. » 
→ Et il faut ajouter la présence de l’écrivain, discrète, mais affirmée dans ses goûts et ses opinions, dans son humour aussi.  
Avant-propos :
« Je n'ai pas choisi la forme la plus facile, celle du journal d'impression qui aurait fatalement débouché sur une litanie d'adjectifs et une exaltation esthétique. J'ai pensé devoir transmettre un certain nombre d'informations sur des civilisations éloignées, et le fait que je ne sois pas un spécialiste mais un amateur, m'a fait renoncer à tous les charmes de l'érudition : bibliographie, notes, index. Je voulais écrire un livre destiné à être lu, non pas étudié scientifiquement. Ce qui m'intéresse, c'est la valeur intemporelle de l'œuvre (l'éternité de Piero della Francesca), sa structure technique (comment l'on pose les pierres l'une sur l'autre dans une cathédrale gothique) et le lien avec l'histoire. [...] Si je devais placer une citation en épigraphe à ce livre, ce serait cette phrase de Malraux : « dans le soir où dessine encore Rembrandt, toutes les Ombres illustres, et celle des dessinateurs des cavernes, suivent du regard la main hésitante qui prépare leur nouvelle survie ou leur nouveau sommeil. » (Zbigniew Herbert, Un barbare dans un jardin, Éditions Le Bruit du Temps, 2014, p. 13 – la citation de Malraux est extraite de Les voix du silence)
Et l’on part avec lui à Lascaux, à Arles, à Orvieto ou à Sienne qui fait l’objet d’un magnifique chapitre :
« De ma chambre, au petit hôtel des trois Donzelles, la vue sur Sienne se limite à de sombres bâtiment sur cour, un chat sur le rebord d'une fenêtre et à toute une galerie de linge fraîchement suspendu. 
Je sors de bonne heure pour aller vérifier si Suarès avait raison quand il écrivait qu’au petit matin Sienne sent le buis. Hélas ! Elle sent les gaz d'échappement. Dommage qu'il n'existe pas de conservateurs des odeurs. Ce serait un tel plaisir de se promener dans Sienne, la plus médiévale des villes italiennes, dans un nuage de trecento. » (91)  
 
La méthode Herbert 
Elle mêle tous les registres, croquis sur le vif, relations de rencontres, fragments d’essai, souvent érudit, impressions gastronomiques, etc. en un mélange savoureux et vivant. Mais on sent que derrière la flânerie et la déambulation, la capacité de rêver, il y a, solides, des idées, des intuitions qui portent vers telle ou telle œuvre. Ainsi par exemple de celle de Piero della Francesca.  
C’est prodigieux de finesse, de drôlerie, d’art de l’observation, du voyage. Dans une écriture magnifique bien rendue par la traduction.  
Je lis comme si j’étais là au croisement de mes feues études d’histoire de l’art, de mes voyages de jeunesse en Italie avec G.P. et des strates enfouies de milliers de pages lues, d’images, de reportages, de films vus.  Je me régale aussi de belles vacheries, délectables, sur les préjugés des historiens d’art ! Comme une sorte de vengeance, très longtemps après, devant le sentiment d’ennui poussiéreuse suscité par certains de mes professeurs.  
Ainsi à propos de deux œuvres de Simone Martini dont il montre les profondes différences, voire l’antagonisme : « seuls les manuels asexués d’histoire de l’art traitent ces deux œuvres sur un pied d’égalité. » (108) 
Et toujours cette manière puissante de relier le passé et le présent, d’inviter à voir mais aussi à mettre en pratique, concrètement, les leçons du passé : « les jeunes metteurs en scène devraient faire leur apprentissage chez Duccio », dit-il en admirant dans Le Lavement des pieds de Sienne la manière dont le peintre traite un groupe de personnages, et d’ajouter « et les vieux ne s’en trouveraient pas plus mal. » (112) 
Et les touristes ne sont pas oubliés : « Des fermiers transpirants originaires d’un pays lointain filment le moindre pan de mur que leur indique leur donneur d’explication. [...] Ils n’ont absolument pas le temps de regarder quoi que ce soit, tant ils sont absorbés par leurs fabrication de reproductions ». Vient la conclusion terrible dont il faut savoir accepter, pour soi, le verdict : « Un œil mécanique infatigable produit des émotions ayant la minceur de la pellicule » (on dirait aujourd’hui la taille infinitésimale du photosite !) 
Peut-être qu’Herbert met en œuvre, ici, ce que l’on appelle aujourd’hui le storytelling, l’art de raconter ?  
 
Un simulacre de savoir (Georges Didi Hubermann) 
Dans un entretien de 2011 avec Catherine Millet, Georges Didi-Huberman parle longuement du fameux atlas Mnémosyne d’Aby Warburg. Il écrit en particulier : 
« L’archive est très à la mode, depuis quelques années, dans le monde de l’art contemporain. Mais je constate que les expositions – avec leurs catalogues – consacrées à ce thème aboutissent le plus souvent à une sorte d’impossibilité de regarder : on se retrouve devant un volume impressionnant de papiers, de fiches, dont les relations internes nous échappent, parce qu’elles disparaissent dans le volume de l’archive. Alors on renonce à y entrer et on passe son chemin, ce qui est une manière de savoir qu’il y a du savoir, mais sans chercher à savoir… C’est donc un simulacre de savoir, typiquement postmoderne dans la plupart des cas. » 
→ Il pose là un problème crucial pour qui tente de balayer un peu un champ donné, via Internet, et de faire ce qu’on appelle de la veille sur un sujet. L’archive est quasiment infinie, elle donne évidemment une illusion de savoir et de connaître, mais c’est trompeur. Il suffirait par exemple de chercher quelques mois après ce qui reste, dans la mémoire, d’un article lu, voire travaillé… cela invite à une grande modestie (et l’une des fonctions évidents du flotoir est de lutter contre cette immense déperdition) 
Mais on peut aussi faire davantage confiance à la mémoire et décider qu’elle-même trie, classe, jette à la corbeille interne, etc. afin de rendre l’archive potentiellement active, féconde et non submergeante ?  
 
Du montage (Didi-Huberman) 
toujours dans ce même entretien, cela :  
« Ernst Bloch l’aura parfaitement énoncé dans les années 1930 : l’héritage de notre temps, c’est la « dislocation du monde » (c’est aussi, exactement, ce que disaient Brecht et Benjamin, par exemple) à quoi répondent, dans le domaine des arts comme dans celui de la pensée, une véritable esthétique et une véritable épistémologie du montage. Le montage envisagé comme une activité critique, à tous les sens de ce mot. »  
[et je note parmi les livres reçus,  celui d’Anne Cauquelin (auteur d’un remarqué Court traité du fragment en 1986) De la nature des lièvres : à explorer !]
Et un peu plus loin dans le même article, Didi Huberman écrit : 
« Je ne crois pas du tout que le montage soit d’abord ou uniquement une procédure esthétique. C’est une heuristique de la pensée elle-même. Et c’est pourquoi elle apparaît aussi bien chez Aby Warburg que chez Marcel Broodthaers, chez Claude Simon que chez Ad Reinhardt, chez Thomas Geve (un enfant rescapé d’Auschwitz qui, pendant le moment de quarantaine où il fut retenu en 1945, réalisa un extraordinaire atlas illustré de la vie dans les camps) que chez Gordon Matta-Clark. 
→ Je ne connais pas certaines des œuvres citées ici, mais ce que Didi Huberman dit du montage, heuristique de la pensée elle-même, me fait songer à cette approche du flotoir. Qui monte au fond des citations (Liliane Giraudon me rappelant que Benjamin avait rêvé d’un livre fait uniquement de citations). Une sorte d’atlas finalement, même si ici ce sont les mots qui sont traités et non pas les images.  
 
De l’image 
Une remarque bien éclairante sur l’approche de Didi Huberman 
« Je crois que tout mon travail est guidé par une intuition fondamentale sur l’image comme acte et comme processus, et non comme simple objet. C’est pourquoi j’ai tant insisté, dans les années passées, sur la question du regard, d’où mon usage de descriptions phénoménologiques “ouvertes”, contre la seule lecture structuraliste et contre le déchiffrement d’une supposée “substance” de l’image, que pratiquent beaucoup d’historiens de l’art. Devant les images, nous devons convoquer des verbes pour dire ce qu’elles font, ce qu’elles nous font, et pas seulement des adjectifs et des noms pour croire dire ce qu’elles sont. » 
→ devant les mots aussi, et ce pourrait être une méthode d’analyse et de critique, convoquer des verbes pour dire ce qu’ils nous font.  
 
Matière à rêve 
Dans cette nouvelle rubrique du flotoir, censée regrouper des remarques, des notes qui induisent immédiatement un puissant effet de rêve, de méditation, cette dernière remarque de Didi-Huberman :
«  Je travaille, je travaille. Je suis un essayiste : j’essaye tant que je peux. Je recommence. Je lis, j’écris, je regarde, je photographie. Je cadre et je monte. Je fais avec les textes ce que je fais avec les images : des fiches, des fiches, encore des fiches, sans ordre préalable et sans choix prédéterminé. Puis je dispose toutes ces associations libres sur une immense table [...] (qui est en réalité un établi de couturière, c’est-à-dire un outil d’artisanat). Ensuite, je fais des paquets, des regroupements, des constellations, comme une réussite aux cartes ou comme un tarot que vous tire une voyante de fête foraine. Un futur – un désir – se configure et s’incarne lorsque je m’aperçois que les affinités s’organisent toutes seules, pensent toutes seules, se remontent d’elles-mêmes. Alors je n’ai plus qu’à prendre la plume pour interpréter cette partition-là. » 
→ Ah si parfois, dans le flotoir, quelques affinités pouvaient s’organiser toutes seules et penser toutes seules, je crois que ce serait un but ultime. Mais l’énorme différence c’est que le flotoir reste un foutoir, un vrac, qu’il faudra peut-être un jour songer à ordonner un peu. Faire ce que Valéry (mutatis mutandis, cela va de soi !) avait fait avec les Cahiers, ouvrant lui-même des dossiers thématiques dans lesquels il avait commencé à trier les notes issues de ses plus de 26 000 pages…. 
 
Des échos (Ligeti, Jean-Louis Giovannoni) 
Et dans cette autre série, celle des coïncidences incroyables, cela : je terminais l’autre jour une note sur Raphaële George en disant que j’écoutais Lux Aeterna de Ligeti.  
Or quelques heures plus tard, lettre de Jean-Louis Giovannoni, qui m’envoie un lien vers un entretien oral de 2008, avec Danielle Cohen-Lévinas sur Ligeti, sur poésie et musique, où, précisément, il fait allusion à plusieurs reprises à Lux aeterna 
Et aussi à Lontano, le sublime Lontano, que j’écoute en ce moment dans la version d’Abbado, après avoir écouté le très bel Atmosphères. 

Source : poezibao.typepad.com