Carnet de notes de Florence Trocmé

l'arc du sens

 
Ode à la lecture (G.-A. Goldschmidt) 
Toujours dans Le Poing dans la bouche :  
« Il y a ainsi quelques rares livres grâce auxquels on parvient à se libérer de cette menace toujours présente de la démence précoce, des livres dont on découvre qu’ils empêchent de gratter le sol, de griffer l’herbe, de pleurer d’un seul coup des années de désespoir, d’irrémédiable séparation, de foyer perdu, de mère à jamais disparue. Ces livres se situent là où on est, dans l’intervalle que les mots parcourent sans le recouvrir. Ces livres, tels Le Procès, prodiguent un grand calme, un étrange apaisement. » (67) 
→ Puissant effet de ce constat que l’auteur a trouvé sans doute les fondements de sa résilience dans les livres et plus singulièrement dans l’œuvre de Kafka. On verra que toute la fin de ce livre, Le Poing dans la bouche, est constituée de pages frappantes, très profondes sur Kafka.  
Le parcours est étonnant et les pages 74 et 75 sur Heine et Kafka sont à travailler. Livre à relire et à méditer, du fait de sa richesse, des multiples pistes ouvertes : « Kafka parle du même côté que Heine, il est lui aussi assis du côté des accusés, jamais de celui des dominateurs et des puissants. Kafka part de là où partira après lui Samuel Beckett, de ce pont “inférieur” où se situe aussi Witold Gombrowicz. Kafka “sonnait” tout autrement que ce que je connaissais de la littérature allemande, seuls les Tchèques comme lui, Rilke par exemple, ou les Suisses comme Robert Walser dont je découvris en 1956 Le Commis, prenaient leurs personnages à ce niveau où ce qui est particulier devient anonyme, c’est aussi à partir de là, de ce qui et commun à chacun, que part l’écriture de Peter Handke ou de Paul Nizon. ». (74) Citation un peu longue mais qui montre bien la traversée de G.-A. Goldschmidt et ceux sur lesquels il s’appuie (il est traducteur de Kafka, de Handke) 
 
De la source de la tolérance 
Et cette idée que la lecture peut aussi nourrir en nous la tolérance, cela en tous cas que je lis ici : « Toute lecture est d’autant plus prégnante qu’elle recèle cette intervalle imperceptible qui compromet les adhésions et les injonctions collectives. Vos communautés ne sont pas les miennes, mais les êtres humains que vous embarquez sont miens. Toute communauté finit tôt ou tard par ériger des bûchers. » (74) 
→ terrible leçon que cette dernière phrase, d’autant plus terrible que des dizaines d’exemple, à portée d’actualité et au sein même de son propre univers, voire de soi. 
→ confirmation de l’intuition que la lecture forge la personne en cela qu’elle nous pousse à pénétrer successivement dans de multiples personnages, situations, points de vue, auxquels s’identifier malgré leur antagonisme ce qui nous permet de ne pas nous enfermer dans un rôle, une influence dominante, de comprendre un peu de la pluralité des mondes, des êtres et des choses.   
 
Une évidence inacceptable (Kafka, Goldschmidt) 
D’étapes en étapes, G.-A. Goldschmidt en arrive au chapitre éponyme « Le Poing dans la bouche ». Qui s’ouvre sur une évidence mais qui est inacceptable : « Toute pensée ne se considère que par son défaut à être elle-même et ne vit que de se manquer. Il y a une proximité qui se dérobe sans cesse et ne se contient que de se dérober ».  
→ c’est très précisément l’expérience de la lecture de la série Juliau de Nicolas Pesquès. Et une question présente me semble-t-il de très longue date, taraudante : Sur quoi est-ce fondé tout cela, toutes ces constructions mentales, la philosophie en particulier ? Qu’est-ce que c’est que cet objet qui se prend lui-même pour sujet (ou l’inverse) et qui fait comme s’il ne le savait pas. Déni ? Et comme souvent le déni, par nécessité vitale ?  
Où les trouver, ce « tremblement de pensée, cette distance qui s’éloigne d’elle-même toujours à égale portée. » ? (78) (sauf dit Goldschmidt, très rarement, en poésie).  
→ J'y reconnais mon vertige dérobant. Et pense que ce serait là que devrait porter l'effort. Sur ce vertige dérobant qui n'est pas que mental qui est aussi ontologique. Et dont la musique peut être donne parfois la mesure.  
  
De l’interprétation 
Il y a l'œuvre et il y a l'interprétation. Parfois c'est l'œuvre que l'on découvre et plusieurs interprétations, pas forcément de premier plan, peuvent y contribuer. Mais parfois c'est une interprétation que l'on découvre et qui change l'œuvre que l’on croit connaître. On entend ce qu’on n’avait pas entendu. J’ai eu cette impression en écoutant Evgeni Kissin jouer l’opus 111 de Beethoven. Sokolov et Kissin donnent ce sentiment de vous faire découvrir l’œuvre connue. Peut-être pour reprendre la remarque de Zimmerman qu’ils jouent la raison pour laquelle la musique a été composée ?  
 
Dérivation 
Toujours des phrases essentielles sur Kafka dans le livre de G.-A. Goldschmidt : « tout se passe à la lecture de Kafka, comme si on participait de sa façon de se tenir en lui, comme si on pouvait localiser, tout à coup, sa suffocation propre, comme si on avait, soudain, la définition de ce qui n’a pas d’objet. Par Kafka on sait d’un savoir creux mais certain, une forme qu’on a en soi-même, donnée telle quelle, dans un prodigieux ajointement d’écriture, au point que cette écriture s’absorbe dans l’ajustement à ce qu’elle dit : “Ce n’est pas ici qu’il en sera décidé, mais la force d’en décider ne peut être éprouvée qu’ici” écrit Kafka dans un fragment (3eme cahier in 8°) [...] Tout se passe toujours entre deux termes que rien ne peut dissocier et qui s’excluent l’un l’autre. » (79)  
→ Venez Benjamin et Walser et vous Pessoa, donnons-nous la main et faisons cercle avec Kafka autour de ce nœud indénouable qui étouffe et tracte. Vous êtes ce nœud dans la neige, à port bou ou à la terrasse de la Brasileira.  
 
De la langue de Kafka 
Goldschmidt pointe l'extrême précision de la langue de Kafka : « si précise, si irréfutable, qu'il n'y a aucun autre tracé possible à moins de dire autre chose. [...] L'arc du sens ne se laisse pas tracer autrement qu'il ne l’est » (79)  
→ Pas d'interprétation ou de glose fantaisiste possible. Seules la rumination et la méditation des mots. Et si les plus grands musiciens étaient ceux-là qui reconnaissaient l'arc du sens et son seul tracé possible ? S. Me parlait hier de la parfaite précision de la lecture du texte par Kissin. Le musicien incompétent ne lit pas bien. Et ce n'est pas une question de savoir ou de technique. Très rares sont les interprétations qui révèlent. 
  
Kafka, le Juif 
Extraordinaire méditation de Goldschmidt sur Kafka, sur l’être Juif et bien entendu en filigrane sur lui-même : « Le Juif est celui qui se sait sursitaire, d’une manière ou d’une autre, il sait que sa vie n’est pas comme celle des autres une “évidence”. [...] Le “Juif” n’existe que sur ce fond de mort sur lequel se fait le resserrement, la concentration de l’existence qui ne se répand pas, mais se réduit à un point de perception d’une netteté rigoureuse ». (80) 
→ ces pages, 80 à 82, profondes comme on en lit peu. Autour de l’articulation du thème de l’accusé, de la culpabilité, ce dernier courant depuis le début du livre, culpabilité d’avoir survécu, d’être là, d’avoir telles ou telles pensées, omniprésente culpabilité, « culpabilité secrètement souveraine ».  
 
De la frontière 
La citation bien connue de Kafka « la littérature entière est assaut contre la frontière », mais cette fois glosée par Goldschmidt : « mais cette frontière est justement infranchissable, d’où littérature. La littérature, tout comme le langage, cache d’emblée ce dont elle provient, tout comme je suis moi-même la frontière contre laquelle je me jette. Mon corps est à la fois lui-même et sa limite : la peau ». (93) 
 
Mesure 
Savoir sa mesure et donc arrêter pour ne pas perdre.  
 
Les convers rieurs 
fenêtre de tir d'où tire-t-on violence et l'impossibilité sauf ceux-là qui ont cessé d'exister mais sont sans cesse – cercles comme bras umarm autour bras autour étai des pousses vulnérables – pollinisateurs décimés pour féconder petites têtes et fleurs d'amandier main de l'homme et celle qui joue la musique et la réincarne fouille un fond sombre – pas de repos manège des présences veilleuse pour l'enfant qui cherche à dormir – la ronde des convers rieurs et des toges rouges au parvis  

Source : poezibao.typepad.com