Carnet de notes de Florence Trocmé

"la raison pour laquelle elle a été composée"

 

Hélène Cixous 
Grâce à Jean-Paul Louis mon attention a été attirée sur une émission « Bibliothèque Médicis » récente (01.02.13) qui rassemblait Hélène Cixous, Jean-Yves Tadié, Charles Dantzig et Donatien Grau. Émission construite autour de la question du chef d’œuvre.  
Quelques notes prises au fil de l’émission :  
« Moi en tant que cet étranger qui m’échappe » (H. Cixous) 
« Est-ce que parler de soi conduit à oublier de parler des autres ? » (Donatien Grau) 
« Les grands artistes se révèlent tard et ont été le plus souvent asservis à de grands maîtres. » (J.-Y Tadié) 
« Écrire c’est renoncer au génie » dit Tadié qui explique à quel point cette phrase d’Alain a eu un effet libérateur sur lui. [« Stendhal l'influence directement et il affirme d'ailleurs son style grâce à une  
méthode qu'il tient de cet écrivain : écrire chaque jour, génie ou pas. »(source)] 
« Je suis l’habitant de la littérature » (H. Cixous) 
« [...] que le français n’est pas tout à fait français mais qu’il s’étrange. » (Cixous), défendant l’usage de plusieurs langues, pas forcément traduites, à l’intérieur du texte littéraire.  
Hélène Cixous qui décrypte le titre de son dernier livre : il vient d’Hamlet, Acte II, scène 2 lorsqu’après un long monologue Hamlet reconduit des comédiens et dit d’eux qu’il faut bien les traiter car ils sont « abstracts and brief chronicles of time » ; elle fait aussi remarquer qu’il y a là les trois lettres a, b, c. Le titre générique de ce qui pourrait bien être une grande entreprise, le livre qu’elle dit ne pas écrire est Abstracts et brèves chroniques du temps. Elle parle aussi longuement de l’autre partie de son titre : I. chapitre Los. Toujours pas d’allusion au los des Allemands pendant la 2ème guerre mais un hommage à ce mot magnifique, pièce détachée, was ist los lui dit souvent sa mère, qu’est-ce qui se passe, los est sans être, c’est aussi le suffixe qui signifie sans [exemple arbeitlos, sans travail, chômeur ou ruhelos, anxieux, littéralement sans repos, sans calme], mais aussi ce qui arrive. Et qui a la même racine que lot, sort… 
Interrogée par Jean-Pierre Elkabbach sur la mort de son père quand elle avait dix ans et dit qu’elle a subi, souffert et joui de, ce qui advient quand un évènement brutal vous enlève le monde. Elle a alors cette remarque bouleversante : « rien de ce qui a cessé ne cesse d’être autrement », car « ce qui a disparu revient métamorphosé » et c’est ajoute-t-elle le principe même de la littérature.  
Elle dit écrire une « sorte de prose qui est en fait poésie qui contient de la tragédie, de la comédie, des traces de philosophie ».  
 
Evgeni Kissin 
Hier soir, récital d’Evgeni Kissin, salle Pleyel à Paris. Il a joué une sonate de Haydn (n° 59), l’opus 111 de Beethoven, des impromptus de Schubert et la douzième rhapsodie hongroise de Liszt. En bis, une transcription d’Orphée et Eurydice de Glück, une étude d’exécution transcendante et une transcription de la Truite de Schubert par Liszt. Le concert était dédié à la mémoire de son père récemment disparu et avec S. nous avons eu le même sentiment que la transcription d’Orphée était jouée tout particulièrement dans cet esprit.  
M’ont frappée la tension de bout en bout de chaque pièce, bien sûr l’extraordinaire virtuosité mais qui ne serait rien sans le reste, cette autre dimension qui lui a permis de révéler le caractère monstrueux de l’opus 111 de Beethoven, comme une œuvre infiniment singulière, un peu terrifiante à vrai dire, qui donne le sentiment d’être dans un autre monde. A la fin du concert, standing ovation, ce que personnellement je n’avais encore pas vu dans un concert de musique classique.  
Il y a dans sa manière de jouer quelque chose d’un autre monde, en quelque sorte, c’est difficile à définir, ce n’est pas séduisant et flatteur, même si ça peut plonger dans des abimes de douceur avec des pianissimi comme je n’en ai jamais entendus je crois, c’est la musique et la raison pour laquelle elle a été composée.


Source : poezibao.typepad.com