Carnet de notes de Florence Trocmé

"La poésie n'a presque plus de matière"

 

Stifter et Bruckner, Croisement 
Ce croisement-là n’est pas de mon fait ! Même s’il recouvre maintes préoccupations récentes : « À la mort de Stifter le chœur, pour ses obsèques, fut dirigé par un homme d'une certaine manière “sans histoire” tout comme lui : Anton Bruckner, le grand compositeur moderne alors titulaire de l'orgue de la cathédrale de Linz, et qui ne pensait tellement être un Artiste, mais bien plutôt accomplir un honnête travail et un office religieux. » Claudio Magris, Danube. (source)
→ penser la musique des symphonies de Bruckner sur les paysages décrits par Stifter !  
  
Éclipse 
Le ciel commence à s’assombrir légèrement, la lumière à changer et alors que je claironnais haut et fort que cette excitation générale me laissait indifférente, je suis bien obligée de reconnaître que je ressens une étrange émotion. Preuve que la part animale de notre être est bien tapie au fond de nous, que les émotions millénaires sont toujours agissantes. A Paris, on ne verra rien directement en raison d’une forte brume, mais on éprouvera le déclin de la lumière plutôt intense filtrée par cette brume : étranges sensations, très profondes.  
 
Le rythme (Jean Tardieu) 
« S’il est vrai que, dans le cercle de la vie, le rythme a pour mission d’organiser un mouvement qui se prolonge, de lui permettre de durer, en lui offrant des points d’appui et de repos, on aperçoit comment le rythme, en organisant de telle ou telle manière l’expression de l’émotion, prend un sens, est lui-même un sens. » Jean Tardieu, cité par F. Martin-Scherrer dans le feuilleton en cours sur la vie et l’œuvre de Tardieu.  
 
Poésie et matière (Stifter) 
J’aurai peu relevé de notes dans le gros livre de Stifter, L’Arrière-Saison, qui pourtant ne cesse de me captiver car en vérité, il me faudrait souvent d’abord retraduire ce que je lis… mais je retiens cette belle pensée sur la poésie :  
« La musique relève du son et du timbre, la peinture, des lignes et de la couleur, la sculpture, de la pierre, du métal et d’autres matières, l’architecture, des grandes masses de composantes telluriques, ils doivent plus ou moins lutter avec cette matière ; or la poésie n’a presque plus de matière, sa matière est la pensée dans sa plus vaste acception, le mot n’est pas la matière, il n’est que le véhicule de la pensée et tient de l’air acheminant le son à notre oreille. » (Stifter, L’Arrière-saison, p. 268) 
C’est ainsi que parle l’homme âgé qui est le propriétaire de la Maison des Roses et qui contribue tant à l’éducation du narrateur. Décrivant la composition de sa bibliothèque, le vieil homme ajoute qu’aux poètes de langue allemande, il a « adjoint des poètes de langues étrangères [qu’il] ne comprenait pas » simplement parce qu’il savait qu’ils étaient de grands poètes. Et que, peut-être, quelqu’un venant un jour en sa bibliothèque pourrait les lire. On imagine bien Aby Warburg faisant fi de la langue en choisissant les livres de sa bibliothèque afin, seulement, de rapprocher ce qu’il pensait devoir rapprocher comme faisant sens.  
 
Beauté (Francis Wolff) 
[suite du journal de lecture de Pourquoi la musique ? de Francis Wolff).  
Francis Wolff qui ne craint pas d’intituler une des sections de son livre : « Et la beauté ? » (p. 205) 
Et bien sûr tout de suite, de commencer à démonter cette idée de beauté et de souligner les confusions dont souffre ce concept : « On confond le jugement de beauté avec l’attribution d’une valeur absolue à une œuvre d’art ; et on confond la beauté d’un objet avec l’émotion esthétique qu’il nous apporte ».  
Comme si, continue-t-il, la beauté suffisait à déterminer la valeur d’une œuvre alors qu’elle dépend d’autres facteurs, adéquation à sa fonction propre, puissance expressive, authenticité, etc.   
Il pousse donc à bien distinguer les trois concepts de beauté, de valeur et d’émotion, ajoutant que « la beauté n’est pas toujours nécessaire ».  
→ Nous sommes sans doute habitués, conditionnés à lier la beauté (telle que nous la ressentons) et la valeur. C’est pourquoi tout jugement est si difficile, j’y reviens encore. L’œuvre forte peut très bien ne pas être belle, ne pas être en tous cas jugée comme telle au moment de sa première manifestation. Elle vient déconstruire une certaine idée de la beauté que nous avions assimilée et il faudra du temps pour que ce qu’elle apporte passe petit à petit dans notre idée de la beauté, toute relative, il faut se le dire et le redire. Qui s’extasie en 2015 devant Impression soleil levant ou Le Sacre du printemps aurait sans doute été profondément dérangé par ces œuvres en 1872 ou en 1913.  
Wolff en vient à cette constatation du « rôle de la rationalité dans le jugement du beau : l’économie, le meilleur rendement, la plus grande unité de ta totalité la plus étendue ou la plus riche. [...] On peut donc dire que la beauté est une propriété rationnelle appliquée à des propriétés sensibles. » ou formulée encore plus directement « la beauté, c’est la rationalité aperçue dans le sensible ».  
→ Ces développements sont un peu difficiles pour qui n’est pas philosophe, mais j’essaie toujours d’en retenir ce qui me permettra de penser la musique, ma pratique de la musique aussi, écoute ou jeu. 
 
Implication 
Wolff n’hésite pas, très ponctuellement, sans en abuser jamais, à s’impliquer dans sa longue et dense démonstration. Ce sont alors de courts paragraphes en italique où il relate une expérience personnelle : « Ma liste est longue de ces musiques belles, oui objectivement belles, dont mon écoute décroche invinciblement ».  
→ Et en effet les préférences, fortement liées la plupart du temps à la biographie de chacun, sont chose légitime. J’ai toujours su gré à cet auteur qui par ailleurs ne me retient pas, Daniel Pennac, d’avoir édicté les droits du lecteur, celui de ne pas aimer un chef-d’œuvre, de ne pas finir un livre, de commencer par la fin et j’en passe. Il devrait en aller de même pour la musique et le seul chemin qui vaille, me semble-t-il, c’est celui de la progression personnelle, par écoutes progressives. On peut ainsi être très rebuté par la musique contemporaine et petit à petit entrer dans ce monde à la richesse fabuleuse. Tout comme on peut de prime abord (oui, prime abord, premières rencontres, premières confrontations) ne rien comprendre à telle ou telle œuvre de la littérature contemporaine. Il s’agit toujours de sortir d’un certain confort, celui de ce à quoi nous sommes habitués pour entrer dans des territoires inconnus. Il nous faut donc pratiquer une sorte d’acclimatation à l’œuvre nouvelle. Nous en laisser le temps. Jadis, cette émission de France Musique reposant sur le principe de la double écoute : on entendait l’œuvre une première fois, elle était un peu commentée ou décryptée, et on l’entendait à nouveau et déjà beaucoup avait changé dans l’écoute.   
L’œuvre est toujours le fruit de la rencontre de celui qui l’a créée et de celui qui la reçoit.  
Il y a dans L’Arrière-saison de Stifter deux scènes similaires. Le vieil homme de la Maison aux Roses a, par deux fois, découvert par hasard des chefs-d’œuvre et nous fait assister, par la relation qu’il fait de cette découverte, à la lente mise au jour de la statue ou du tableau. La description est si détaillée, si forte, si prenante qu’on ne peut s’empêcher de penser qu’elle a valeur de modèle. Ce serait ainsi que les œuvres essentielles, parfois cachées à la conscience, soudain lui deviennent évidentes. C’est ainsi que son jeune hôte passant pour la centième fois devant la statue, dans la demeure, soudain la voit et s’étonne de ne l’avoir pas encore vraiment vue. Demande à son hôte pourquoi ce dernier n’a pas attiré son attention sur elle et s’entend répondre par son ami qu’il savait très bien que l’heure viendrait où il la verrait.  
  
Que dit la musique ? 
Wolff aborde maintenant sa troisième partie, intitulée « La Musique et le monde » : les musiques nous disent-elles quelque chose du monde et en représentent-elles quelque chose ou bien sont-elles purement “abstraites”  ? « Écoutez, nous dit-il,  le début de la Sonate pour piano n° 8 en la mineur K. 310 de Mozart. Elle semble bien dire quelque chose, nous dire quelque chose d’intime, de douloureux, d’absolument singulier, cela même qu’aucune autre musique, ni même aucun discours, ne saurait dire. Mais quoi ?  
→ ce que je retiens ici, c’est l’absolument singulier. Cela que nous ne percevons nulle part ailleurs que dans la musique, cela que nous ne sentons nulle part ailleurs que dans telle ou telle œuvre. Perception et sensation si complexes, si indéterminées, si peu réductibles avec ou par des mots et pourtant si concrètes, si essentielles et surtout irremplaçables enfin pour ceux pour qui la musique compte. 
Et pourtant nous dit l’auteur, poser cette question c’est se heurter à une antinomie insoluble. Et lelisant je prends conscience que je tends à rapprocher cette antinomie de ce qu’il m’arrive d’appeler aporie quand je parle de l’œuvre d’un poète, par exemple un Nicolas Pesquès, creusant cette antinomie absolue entre le besoin, le désir, la pulsion de dire et l’impossibilité de le faire.  
 
De la musique comme un langage 
Idée souvent très discutée, contestée. Mais Wolff montre que la « musique possède toutes les conditions linguistiques nécessaires à une sémantique ». Elle est « comme un discours » qui suppose « quelques dizaines d’éléments combinables à l’infini selon des règles de composition ». La musique possède une phonétique et une syntaxe. Il y a la note, mais ce n’est pas la plus petite unité musicale, laquelle est l’intervalle (lettre et syllabe ?). Puis il y a une infinité de phrases mais aussi « cette infinité de preformances de la même phrase ou de la même œuvre » qu’on appelle l’interprétation. (222) 
 
Sinon amusie, du moins démusie 
Difficulté rarissime, ces jours-ci, avec la musique. Elle ne me dit rien, mais pas au sens qu’elle ne me parlerait pas, non au sens qu’elle ne m’attire pas. Sauf quand elle est assez facile (typiquement le programme de Radio Suisse Classique). Tout enregistement de haut vol (Sokolov, S. Richter, Gulda) qui d’habitude me fascine, me rebute. Was ist passiert, was ist los ? ou plutôt qu’est-ce que cela veut dire ? Dans le domaine de la poésie, de la littérature, je connais bien ce phénomène, ces phases temporaires de rejet qui me poussent à essayer (à manier de manière parfois un peu affolée) dix livres, dix textes avec l’espoir que « ça revienne ».  
Valéry alors souvent me sauve.  
Mais la musique ?  
Bach parfois me sauve. 
Et il suffit en fait d’attendre sereinement que « ça revienne » car je suis maintenant instruite de l’étrange allure cyclique de ces pulsions. Le rejet momentané étant presque toujours la conséquence d’une overdose !!! Une phase de passion incontrôlée, de nature boulimique. Il y aurait alors mise en place d’un processus d’équilibration, une très sage économie interne qui permet d’éviter la surchauffe et sa conséquence fatale, le burn-out. 
 
Radio 
Cherchant, ne trouvant pas d’ailleurs, le titre exact de cette émission qui permettait d’entendre deux fois la même œuvre de musique contemporaine, je tombe sur une mine, le site Radioscope qui permet notamment de retrouver les grilles de France Culture ou France Musique depuis les années 60 environ. Et je note des kyrielles de noms que je croyais oubliés, Jean Witold, Georges Ribemont-Dessaignes, Armand Panigel, Nadia Tagrine, Roland Manuel, etc. Je n’ai fait qu’entamer cette exploration que je compte poursuivre, tant la radio fut déterminante pour moi notamment dans les années de formation. Que de soirées à écouter, dans le noir, France Culture ou des pièces de théâtre sur France Inter. Je place très haut l’art radiophonique dans lequel s’illustrèrent aussi bien Jean Tardieu (un prochain épisode de feuilleton de Poezibao), que Walter Benjamin et tant d’autres…  
 
Tel Quel, 3  
Rappel : piocher aussi souvent que possible dans l’édition fac-simile des Cahiers de Paul Valéry, dans les treize volumes que je possède… et donner quelques lignes à lire, lesquelles sont potentiellement inaccessibles aujourd’hui. 
« La netteté (qui est le terme du réel – le réel convergent utilisable) est au sommet d’une foule de machines, de préparations, de coïncidences, - - faut-il dire de falsifications ?  
De sorte que les résultats de cette netteté font des degrés dans la pensée – degrés qui vont de l’être à la connaissance.  
Mais rien ne prouve que cette netteté n’est pas chose tout humaine (sans que d’ailleurs tout l’humain l’admette) 
Et bien des faits font penser le contraire. » 
Paul Valéry, Cahiers, édition en fac-simile du CNRS, tome V (1914) ; p. 1279.  

Source : poezibao.typepad.com