Carnet de notes de Florence Trocmé

"la densité de langue"

 

Réseaux de sens (Alain Veinstein) 
[journal de lecture de Les Ravisseurs d’Alain Veinstein] 
Je reviens sur ma lecture de ce livre que je ne peux lire vite, je m’en suis expliqué.  
À propos de du Bouchet, noter cela encore, deux citations, l’une pour la rencontre avec du Bouchet, l’autre pour ce qu’elle me dit de la poésie et en quoi elle me sert aussi à affiner mon jugement.  
« Pas une semaine sans que je lise un livre d’André et parfois même plusieurs, que j’étalais sur ma table pour écouter leurs résonances et observer les réseaux de sens qui se dessinaient en ouvrant une pluralité de lectures. » (69) 
→ cette idée qui m’est si importante des multiples dialogues autour d’un livre, dialogue entre l’auteur et le lecteur, dialogue entre les livres d’un même auteur, dialogue de ce livre avec d’autres livres (la bibliothèque de Warburg), échos et résonances, dialogues entre lecteurs du livre… tout ce réseau qui se tisse et qui entretient sans doute encore l’aura et la force du livre. Comme s’il s’enrichissait de toutes les lectures qui en sont faites. Ce rêve de pouvoir connaître toutes les lectures d’un livre à travers le temps (mais pas selon le versant cauchemardesque du big brother à la amazon épiant les lectures de chacun pour en tirer, à fins de pression commerciale, de savants algorithmes !).  
Il se peut que le livre se nourrisse secrètement de ces lectures. Un livre qui n’est plus lu finissant par tomber en poussière matériellement et spirituellement. 
→ Ces livres étalés sur la table m’ont fait penser au début du beau livre de Michèle Cohen-Halimi, L’Anagnoste, quand elle se retrouvait chez Claude Royet-Journoud, devant une table où il avait disposé quelques livres parmi lesquels elle devait en choisir un, sur lequel écrire pour la revue L’Anagnoste.  
 
La densité de langue (A. Veinstein)  
« Le poème n’a pas l’exclusivité de la parole poétique. En vers comme en prose, ce qui compte, c’est la densité de langue, le rapport d’éveil au départ du texte et l’effet de surprise qui devance le sens, le niveau de tension qui ne fléchit pas, l’absence de métier, de moyens, de technique et la volonté inflexible d’échapper à toutes les certitudes qui fondent la parole. » (70) 
→ à eux seuls ces quelques mots fondent une vraie éthique de la parole poétique. À un très haut niveau de vérité, d’honnêteté, et d’intensité. 
 
Lectures et lectures 
Veinstein revient sur son métier, lui qui fait « profession de lire toutes sortes de livres en vue d’interviewer leurs auteurs ». Il dit aussi avec honnêteté le sentiment de chaos que cela peut parfois provoquer. Et qu’alors, il rouvrait un livre de du Bouchet et que la « moindre de ses phrases [l’] aidait à ne pas perdre pied. » 
→ Éprouvé cela aussi si souvent, devant le flot des livres d’intérêt plus qu’inégal et la confusion-saturation (on sait bien que la saturation, par exemple dans le domaine du son, provoque une forme de confusion, d’écrasement des éléments les uns sur les autres) de ces lectures « professionnelles ».  
Pour moi souvent, le sauveur est Paul Valéry. Le grand nettoyeur, l’horloger précis qui remet les pendules à l’heure, etc.   
 
Et puis Dupin 
Ce magnifique chemin de Veinstein au cours de ses années de formation, de sa véritable formation (je ne sais pas de ce qu’il en est d’une éventuelle formation académique), passe maintenant par Jacques Dupin. Qu’il ira voir régulièrement à la Galerie Maeght, rue de Téhéran où travaillait le poète. Veinstein montre comme il est parfois difficile de se retourner ainsi sur soi, sur ce passé : « chaque fois qu’une phrase tente de fixer un souvenir, l’inconnu surgit. Le désordre succède au désordre. Il faut creuser profond pour espérer retrouver ce qui s’est perdu dans les trous de la mémoire. » (85) 

Le silence, les silences (Dupin, Veinstein) 
Il parvient cependant à dresser petit à petit, comme à tâtons, un portrait de nouveau magnifique, s’adressant parfois directement à Jacques Dupin : « C’est ta faculté de te taire et d’écouter les silences de l’autre qui m’a mis en confiance. » (91) 
C’est qu’il y avait chez Dupin « un désir de vérité qui ne se laisse pas compromettre par les charmes de la conversation, à commencer par les développements sur la poésie, qui était, pour lui, le champ d’une lutte à la corde qui ne se prêtait pas aux bavardages de fins d’après-midi. » (95) 
→ Écouter les silences de l’autre. Écouter le silence, quand c’est possible, écouter les silences, ceux de l’autre, les pleins et les creux, écouter ce qui ne se dit pas dans les mots, mais peut-être dans ces silences. Écouter et surtout jouer les silences de la musique : cette expérience inoubliable un jour d’entendre les silences de Haydn dans l’interprétation de Richter. L’impression d’enfin comprendre que les silences en musique sont aussi importants que les notes. Impressions que je retrouve dans nombre d’enregistrements du pianiste. Des silences incroyables de force, parfois vertigineux de présence, capables de semer un trouble, la confrontation à quelque chose qui ne peut se dire. Parfois, soi-même, arriver à rendre un silence musical pleinement riche (je pense à la Bagatelle n° 1 de l’op. 119 de Beethoven, ce silence au début, après le premier motif, je le ressens comme abyssal, une immense question sur le vide…) 
 
Retour à Klemperer 
Pour la lecture en allemand du soir, retour aux terribles Journaux de Victor Klemperer (Ich will Zeugnis ablegen bis zum letzen). Arrêt de mort du chat, aimé depuis 11 ans : il est désormais interdit aux Juifs d’avoir un animal chez eux, tous ces animaux domestiques doivent être euthanasiés immédiatement. À chaque pas dans l’abjection de ces restrictions, interdictions, empêchements, brimades, humiliations, effroyablement cumulatifs, on se demande comment tout cela fut possible. Et au fil du temps, nous sommes en 42 maintenant, l’étau se resserre sans cesse. Terrible récit de la désolation dans leur pauvre logement dans la maison commune des Juifs après une perquisition.  
 
Cazier et son texte 
Avancé aussi dans ce texte bien dérangeant, horripilant parfois mais qui vous colle à la pensée, de Jean-Philippe Cazier (Ce texte et autres textes). Ce livre a l’immense mérite de rendre impossible la passivité du lecteur. On se voit obligé de réfuter, d’analyser, d’exprimer son opposition, sa contrariété. Et pas à cause du contenu, comme ce peut être le cas pour un récit. Non à cause des phrases elles-mêmes, de ce texte qui vous file entre les doigts pour mieux vous accrocher à la ligne suivante. Techniques de plante carnivore, d’insecte caméléon !  
Donc toujours les deux lectures en parallèle, la lecture + : voilà une rupture, donc une avancée, une ouverture. La lecture – : un faux discours conceptuel et habile. D’ailleurs Cazier n’écrit-il pas « Le discours [...] s’institue comme rupture dans un faux discours compact. » 
Et puis pour corser l’affaire soudain l’irruption de quelques mots concrets, de ce qui ressemble aussi parfois à une note personnelle, presqu’un aveu et surgit l’émotion : « ce texte pluie-et-vent : silhouette d’une forêt vide : texte désert. » (42).  
La ponctuation est importante, pas tant pour le phrasé que pour les articulations des phrases, leurs emboîtements.  
On peut trouver aussi parfois une sorte d’auto-analyse : « non-existence de non-texte, morcelé qui plus est. » Et nous voilà au pied du mur (ou du texte) : « le texte est l’expérience indéchiffrable qu’il oblige à traverser. »(44). Le travail critique n’est pas facilité ici !  
 
Rouleaux (Hubin) 
Suite de la lecture de Rouleaux de Christian Hubin, où le travail critique n’est guère plus facile, même si ici c’est par son côté souvent énigmatique que le texte résiste. Il y a sans doute un très puissant travail de condensation qui impose de l’accueillir sans forcément en trouver le sens, en tous cas pas tout de suite. 
Je retrouve ce régime de phrases courtes, elliptiques, à saisir au bond ou pas du tout (mais on peut tenter une deuxième chance !). Avec cette gratification de quelques rencontres magnifiques, éclairantes : « Sauf à le méditer sans fin, le plus difficile n’est pas le geste, mais son arrêt. N’est pas le posé, mais le désemparé. » (21) 
→ oser aller vers ce qui désempare et non pas vers ce qui conforte. Avec ce conseil un peu plus loin : « De l’extrême importance de répéter (Bardo-Thödol). Mais pour éconduire, vider de l’appartenance. «  (25). Invite à une forme de résistance, il me semble car « Hymnes, nimbes, hoquets, concepts. Quelque chose dont l’immunité hante tous les duplicata ». (24) 
Il m’est arrivé aussi le lisant de penser à Philippe Jaffeux : « le musée des mues permanentes. Les phrases, neuroleptiques légers. » 
 
Du poème (Christian Hubin) 
Isolés du commentaire précédent pour en respecter l’éclat noir, ces mots : « Le poème est le linge tissé du mort ; l’arrière-faix de ce qui n’est pas. » (27) 
 
Position réfutée 
[Journal de lecture de Pourquoi la musique ? de Francis Wolff]
Récemment j’émettais l’hypothèse du côté subjectif de l’émotion musicale. Je suis vraiment sur zone en abordant une section intitulée : « Musique et émotions, le problème ».  
L’approche est toujours la même, très scientifique, étayée, chaque étape validée avant d’aller plus loin. Autour de l’idée importante qu’il s’agit bien d’interroger ici « le pouvoir qu’aurait la musique d’exprimer des émotions et non du pouvoir qu’elle aurait de les susciter en nous. ». La différence en fait est essentielle pour penser un peu précisément la question. Et voilà où mon idée est bel et bien réfutée : « Les psychologues de la musique ont montré, contre tous les a priori, qu’il y a de vraies constantes dans les émotions que les auditeurs, musiciens ou non, éduqués musicalement ou non, décèlent dans telle ou telle musique. » (232). Avec, dit-il, une remarquable convergence des réponses des sujets, du moins si l’on s’en tient aux deux grandes oppositions que sont l’affect émotionnel (gai/triste) et la dynamique émotionnelle (calme / agité).  
Je progresse un peu difficilement dans cette forêt touffue mais j’avance, fidèle à ma méthode : retenir ce qui pour l’instant me parle, me permet de comprendre un peu mieux. Ne pas tout retenir, tout comprendre de ces longues démonstrations, mais confronter les idées à mon expérience et enrichir mon expérience avec les idées qui me parlent. Cela dit, même si c’est très technique, ma curiosité est bien éveillée par ce Deryck Cooke, cité par Francis Wolff : « s’appuyant sur ces centaines d’exemples tirés du répertoire classique, de Guillaume Dufay en 1440 à Igor Stravinsky en 1953 [il a] dégagé inductivement la fonction expressive attribuée spontanément par les musiciens et les auditeurs de toutes époques à certaines suites de notes ou d’accords. » (Et je me dis qu’il a dû bien s’amuser).  
Et la conclusion : « Il y a une vraie universalité transculturelle de certaines émotions exprimables par la musique ». Il faudrait maintenant relire le livre de Santiago Espinosa, L’Inexpressif musical. 
 
Stifter, une forme de surprise.  
Je voulais reprendre plus en détail les remarques d’André Hirt dans son essai à paraître sur le Lenz de Büchner et Stifter et voici que le dernier récit lu m’aide à mieux comprendre ce qu’il dit. Car Les Grands Bois (dans la traduction d’Henri Thomas) est bien le premier livre sombre, vraiment sombre, voire désespéré que je lis de Stifter. Climat de guerre, solitude non plus choisie mais imposée même si je retrouve, magnifiques, tous ces invariants déjà repérés : la forêt élevée presqu’au rang de personnage-clé et de mythe, les personnages de guide (ici le père, ou le vieux Gregor à qui sont confiées les deux jeunes filles). Celles-ci doivent aller vivre un long temps dans un lieu secret, au cœur de la forêt, pour échapper aux guerres qui ravagent le pays.  
Il y a mort violente de trois des principaux personnages, le père et le frère des deux jeunes filles Clarissa et Johanna et celle du jeune Suédois, amour de Clarissa et qui devait empêcher que les troupes de son pays pillent le château du père de Clarissa. Il y a destruction du château et de tout ce qu’il représente.  
Avec donc toujours, centrales, envoûtantes, ces descriptions de paysage ! Autant de mondes qui viennent prendre place dans le for intérieur, autant d’espaces qui s’y déploient, sentiment de forces telluriques mais non malfaisantes, d’infinie ressource. Mais ici, en marge du monde féroce des hommes, des troupes qui hantent le pays, qui pillent, qui ravagent, qui détruisent la paix des vies.  
J’interroge les dates des œuvres mais pour l’instant cela ne m’est pas de grand secours, Les Grands Bois datent de 1841 et sont donc antérieurs à L’Homme sans postérité (1845) ou à L’Arrière-Saison (1857).  
 
Tel Quel, 5 
[Rappel : piocher aussi souvent que possible dans l’édition fac-simile des Cahiers de Paul Valéry et donner quelques lignes à lire.] 
« L'homme est très différent de moi et de vous. Celui à qui on pense n'est jamais celui qui est réductible à celui qui pense. On peut donc traiter de 2 façons un homme littéraire. Ou le faire comme soi ou le faire comme lui. Comme lui, c'est le regarder comme un système analogue aux autres et auquel on donne les deux valeurs que l'esprit donne à tout : c'est-à-dire qu'on le voit et qu'on l'interprète. Mais on peut vouloir ignorer les idées qu'il est censé mettre en ses actes, etc. Si on le fait comme soi, alors il devient unique il comporte le classement nécessaire à partir de lui de toutes choses. »  (Tome 1, 1899, p. 765) 
[petit doute sur la transcription de littéraire, qui me permet de souligner l’immense difficulté à transcrire correctement les Cahiers, malgré la lisibilité apparente de la très belle écriture de Paul Valéry] 

 

Source : poezibao.typepad.com