Carnet de notes de Florence Trocmé

"Je joue Haydn après une journée noire"

 

Mémoire du corps 
S’il y a, manifeste, évidente, une incroyable mémoire auditive, une tout aussi puissante mémoire olfactive, qu’en est-il d’autres sensations ? Pourquoi ne puis-je en rien renouer avec la petite fille folle de baignade dans l’eau glacée de Bretagne ? Pourquoi ce corps-là me semble perdu, noyé pourrait-on dire à tout jamais ?  
Ces réflexions me sont venues en discutant avec des proches sur le spectacle de la marée basse et de la marée haute. Certains préfèrent l’une, certains l’autre. Pour moi, c’est le spectacle de la marée haute qui est le plus fort. Je n’aime que très modérément celui de la marée basse, ces zones découvertes, cet estran désolé, souvent vaseux, gris, qui me prive de l’eau. Et je me suis souvenue qu’il devait en être ainsi enfant, puisque marée basse signifiait parfois devoir longtemps courir jusqu’à l’eau, et pire remonter une grande étendue de plage, lèvres mauves de froid et dents qui claquent, avant de trouver la serviette accueillante propre à réchauffer. Et puis à marée basse, souvent, impossible de « perdre pied ». Peu de vagues aussi. 
 
Musique et temps (Daniel Barenboïm et Tomas Tranströmer) 
« La musique est le miroir de la vie car tous deux commencent et finissent dans le néant…Lorsque l’on joue de la musique, il est possible d’atteindre un état de paix unique, dû en partie au fait qu’on peut contrôler, à travers le son, la relation entre la vie et la mort, une faculté qui n’est à l’évidence pas donnée aux êtres humains dans leur vie. »(Daniel Barenboïm, La musique éveille le temps, cité par le pianiste Alexandre Sorel, dans la revue Pianiste, n° 91, p. 43) 
→ je ne dirai pas que c’est d’une folle profondeur. Souvent d’ailleurs les remarques des praticiens de la musique sont un peu déconcertantes. Elles enfoncent des portes ouvertes. Mais cette citation peut faire l’objet d’un rapprochement, avec cette vidéo très émouvante où l’on voit le poète Tomas Tranströmer (il vient de mourir, il y a quelques jours) jouer une sonate de Haydn et exprimer tout le bien que lui fait ce moment de jeu. « Allegro ; je joue Haydn après une journée noire et je sens de la chaleur dans mes mains » et un peu plus loin cette remarque très étonnante : « I push down my hands / in my Haydnpockets. » Je ne sais comment traduire ce « my »  : j'enfonce mes mains dans mes poches Haydn ?). N’est-ce pas infiniment plus profond que les propos de Barenboïm même si ça les recoupe en partie.
 
Invariants stiftériens 
Je note la passion de la connaissance présente dans plusieurs des livres et récits 
d’Adalbert Stifter lus jusqu’à présent, notamment L’Homme sans postérité ou L’Arrière-saison. Une connaissance médiatisée par le personnage central de l’homme âgé. Avec, ce qui est infiniment gratifiant, la réussite de celui qui s’initie, que l’on voit progresser pour devenir petit à petit maître dans son art, qu’il s’agisse de géologie ou d’agriculture, d’art ou de littérature. Un apprentissage extrêmement complet qui, il faut aussi le souligner, ne passe jamais par les circuits classiques, professeurs patentés, universités, etc. C’est un chemin où les rencontres, très souvent dues à l’origine à un hasard, sont déterminantes. Rencontre des deux amis dans une calèche dans Les Deux Sœurs, abri demandé par hasard devant l’orage menaçant dans L’Arrière-Saison.  

Que nous dit la musique ? 
[journal de lecture de Pourquoi la musique ? de Francis Wolff] 
« Si L’Art de la fugue, la Cinquième Symphonie, Le Sacre du Printemps, voire A love supreme, nous semblent quelques-unes des plus hautes réalisations de l’art et de l’esprit humain, c’est non seulement par le jeu des sons délectables dont elles nous chatouillent l’ouïe, mais parce que nous sentons bien que ces musiques disent quelque chose d’essentiel et d’universel, qu’il y a en elles non seulement des sensations mais de la pensée – et toute pensée est pensée de quelque chose – et même qu’elles nous apprennent quelque chose d’un monde, qu’il soit réel ou fictif. » (224) 
→ Cette formulation est pour moi presqu’une révélation, elle met des mots sur des intuitions de toujours : il y a dans la musique non seulement des sensations mais de la pensée. Une pensée qui est en phase sans doute avec ma propre manière de penser, de tenter de mettre en forme les expériences, les connaissances, les perceptions, les sensations, les impressions. J’écoute ce court solo de cor ou celui-là, de flûte, dans cette œuvre de Zemlinsky (Ballade extraite de la Sinfonietta opus 23. Orchestre symphonique de la radio de Berlin sous la direction de Bernhard Klee), je reconnais quelque chose dans la phrase jouée (on parle bien de phraser en musique, de phrases musicales), je ne sais pas quoi, mais en même temps cela m’est totalement familier. Je n’ai encore jamais entendu cette musique mais elle m’est singulièrement familière et proche.  
 
[Croisements] Sens de la musique (Boris de Schlœzer) 
Voici un croisement de remarques qui n’est pas de mon fait, de nouveau, mais de celui de F. Wolff : 1. Dans le langage courant « le rapport du signifié au signifiant est un rapport de transcendance. En musique le signifié est immanent au signifiant. La musique n’a pas un sens, mais est un sens ». (C’est un extrait de L’Introduction à J.S. Bach de Boris de Schlœzer, p. 26).  
Rapprochée par lui de cette citation d’Hanslick : 2. « Dans le langage, le son n’est qu’un signe, c'est-à-dire un moyen employé pour exprimer une chose tout à fait étrangère à ce moyen ; dans la musique, le son est une chose réelle, et il est à lui-même son propre but. » (cité p. 225) et enfin de ces mots de Nicolas Ruwet : 3. « Le signifié (l’aspect intelligible du signe), est, en musique, donné dans la description du signifiant, l’aspect sensible. »  
 
Une double approche originale… et prometteuse (F. Wolff) 
Et Francis Wolff de proposer : « [au lieu de] replier la sémantique musicale sur elle-même (la musique signifie…la musique), nous la dédoublerons au contraire. La musique dit quelque chose de deux façons distinctes, selon deux modèles : linguistique et iconique. À la manière d’un discours, elle exprime quelque chose, mais cela ne signifie nullement qu’elle l’exprime de la même manière qu’un discours. À la manière d’une image, elle représente quelque chose, mais elle ne le représente nullement de la même manière qu’une image. » (225) 
À quoi je peux ajouter, cela, relevé p. 226 : « Si la musique semble à la fois parler et ne rien dire, c’est tout simplement qu’elle exprime quelque chose. ». Et un peu plus loin : « Aucune musique ne dit par elle-même quoi que ce soit, mais telle musique exprime l’amertume ou la tristesse, telle autre la joie, le triomphe, le désespoir. » (227) 
→ Sur ce dernier point, il reste toutefois à se convaincre qu’il n’y a pas là projection. Il faudrait faire des enquêtes ! Donner la même pièce à écouter à un échantillon de personnes très variées, de tous âges, de tous pays, de toutes cultures aussi (ce serait une variante dans l’enquête) et leur demander si cela est joyeux ou triste, tout simplement. Je sais trouver infiniment tristes certaines pages de Schubert (dans l’Octuor par exemple) que d’autres trouvent joyeuses. Est-ce seulement  parce que je suis infiniment sensible à l’étonnante ambivalence de l’humeur schubertienne ?  
 
Critique assassine 
Terrible remarque de Jacques Drillon à propos d’un auteur : « Il s'écoute penser, et l'on n'entend rien. ».  
 
Le livre de mon bord 
Je retrouve ces mots de Reverdy à propos de son Livre de mon bord :  
«Ces notes que j'accumule depuis trente ans dans le silence et dans l'ombre la plus intime et auxquelles je n'accordais, au début, aucune importance, sont devenues pour moi comme un inestimable trésor - le témoignage de la continuité et de la vie de ma pensée. Grâce à elles, que je peux à tout moment relire, je m'assure, revenant en arrière, que pendant tout ce temps je ne suis pas resté absolument en marge et inactif, que j'ai participé à la vie, gardé un contact sensible avec les êtres et les choses.» 
→ mutatis mutandis cela va de soi, j’éprouve le même sentiment vis-à-vis du flotoir. Cette étrangeté aussi parfois, en relisant des pages à quelques mois d’intervalles d’avoir tant oublié de ce qui me retenait si fortement à un instant donné. Cela en soi seul justifierait pour moi cette inscription flottante. Je ne suis pas restée tout à fait inactive et en marge, pendant tout ce temps.  
 
"Cette langue qui reste muette" (Rilke) 
En exergue d’un livre de Werner Lambersy, cette citation  à serrer ici comme un trésor : « Comment parler cette langue qui reste muette, à moins qu’on la chante éperdument sans aucune velléité de se faire comprendre. » (Rilke dans une lettre de novembre 1925. cité en exergue du livre de Werner Lambersy, Dernières nouvelles d’Ulysse) 
 
Ulysse (Werner Lambersy) 
Belle lecture que celle de ce livre de Werner Lambersy. Un vrai souffle, un peu épique, si l’épopée pouvait être construite à partir d’instants, de coupes quasi histologiques. La plupart du temps, alternance de tercets et de distiques, en deux colonnes sur la page. Il y a une dimension à la fois historique et mythique et surtout un écrasement formidable du temps qui fait d’Ulysse un de nos contemporains et de nous des contemporains d’Ulysse. Et ensemble nous traversons toutes les tragédies, de la guerre de Troie à Hiroshima, nous sommes dans la grotte Chauvet ou à Marseille aujourd’hui. Ce serait une sorte d’actualisation d’Ulysse, un peu à la manière de ce que font certains metteurs en scène lorsqu’ils font jouer Wagner en costumes bourgeois des années 50. Son matériau est hétérogène (mais pas hétéroclite), et traité souvent dans une manière que l’on pourrait presque dire baroque (on pense un peu à Du Bartas pas moments, est-ce par ce que Lambersy propose dans le livre une sorte de récit de la Genèse ?) : « Et la minerve du néant // nous la portons autour / du cou sous la fraise / en dentelle des étoiles. ». 
Le livre est très bien mis en page, avec une belle typographie, une lettrine rouge marquant le début de chaque nouveau poème.  
 
La musique (Rilke) 
Il y a donc cette première citation, celle que Lambersy a mise en exergue de son Ulysse, il y a aussi cette fin admirable de la première Élégie de Duino : « Serait-ce une vaine légende qu’autrefois dans la complainte pour Linos la première vague de musique transperça la rigidité stérile, et que dans l’espace épouvanté, qu’un adolescent presque divin venait de quitter à jamais, le vide se mit à vibrer de ce mouvement qui, aujourd’hui, nous saisit, nous console et nous maintient. » 
« Ist die Sage umsonst, daß einst in der Klage um Linos / wagende erste Musik dürre Erstarrung durchdrang / daß erst im erschrockenen Raum, dem ein beinah göttlicher Jüngling / plötzlich für immer enttrat, das Leere in jene / Schwingung geriet, die uns jetzt hinreißt und tröstet und hilft. » 
 
Tardieu et la radio 
« Qu’on le veuille ou non, la Radio, comme la Télévision, est en train de nous façonner, par sa présence universelle, lancinante, obsédante, de modifier nos habitudes mentales, notre moi profond aussi bien que notre comportement en société, de modifier dans une certaine mesure l’équilibre de ceux qui créent des valeurs d’art, comme l’équilibre culturel de ceux qui forment la grande masse du public : ce sont ces modifications qu’il nous faut connaître le mieux possible, sans quoi nous courons le risque d’être dépassés par nos propres créations ou, comme l’apprenti sorcier de Goethe, par les forces obscures que nous aurons imprudemment déchaînées. » (Jean Tardieu, cité par Frédérique Martin-Scherrer dans son feuilleton Tardieu à 360° pour Poezibao)  
→ Passionnant de voir le rôle joué par Jean Tardieu dans l’émergence de la radio après la guerre et comment il a su trouver les talents et fonder les principes de radios telles que France Culture et France Musique.   
 
De la lecture (Anne Malaprade, Antoine Emaz,) 
« Ce qui est mis sur la table, c’est bien “une vie de lecture” » (p.39) ; “j’existe par ce que je lis et lie” (p.41). La formule peut sembler extrême, mais seulement pour ceux qui considèrent la lecture comme un divertissement. Un vrai lecteur lit sa vie, la vie, à travers les livres, et les livres à travers sa vie, continuellement. » écrit Antoine Emaz commentant Lettres au corps d’Anne Malaprade pour Poezibao.  
 
Et de nos livres (Patrick Beurard-Valdoye) 
« On ne peut certes pas dire de mes livres : "Ça se lit bien". Il m'arrive de rêver que le livre devienne moins un produit de délassement, plus un medium invitant à de nouveaux rapports aux savoirs. Un livre a du volume. En temps de crise permanente, un poète est le fou sans roi. » répond Patrick Beurard-Valdoye à Emmanuèle Jawad dans un nouveau feuilleton à paraître à partir du mercredi 1er avril 2015 dans Poezibao.  
 
Tel Quel, 4 
[Rappel : piocher aussi souvent que possible dans l’édition fac-simile des Cahiers de Paul Valéry et donner quelques lignes à lire.] 
« Le problème de la conscience serait très amélioré (dans son énoncé) si on parvenait à décrire précisément une transformation réelle de l’être telle que la mécanique du vivant, moins la conscience, ne pourrait la réaliser – et que cette même mécanique, plus la conscience, la réaliserait.  
La difficulté gît en ce que, dans les cas où la conscience s’abolit, autre chose s’abolit avec elle. 
La conscience (pour moi) s’analyse grosso modo avec les notions de liberté – (relative) – de localisation – d’intervalle entre ce qui paraît et ce qui est – de distinction toujours naissante – de réponse toujours, – d’invariance contre les objets – de concurrence entre des “mondes” – 
mais cette analyse est naturellement vicieuse, circulaire –  
Une autre difficulté : les travaux psychiques qui permettent les transformations sus indiquées ne sont pas toujours “conscients” et ne le sont jamais – bien s’en faut, – entièrement. » 
Paul Valéry, Cahiers, édition fac-simile du CNRS, volume V, 1913-1916, pp 431 et 432.

 

Source : poezibao.typepad.com