Carnet de notes de Florence Trocmé

In Freud und Leide, dans la joie et la peine

 

Lectures récentes 
Lus : Théodore Monod, pèlerin du désert ; Denise Desautels, sans toi, je n'aurais pas regardé si haut ; éloge de la truite de Denis Rigal. Déçue par le premier livre, un peu lénifiant, même si le début évoquant le côté casanier de Monod et son attachement à son petit coin de 5ème arrondissement est drôle et pour le moins paradoxal quand on pense au grand « méhariste » qu’il fut… le reste un peu bien-pensant. Beaucoup aimé le livre de Denise, sur le parc Lafontaine à Montréal, sous forme d’une lettre à son fils. Ce parc dont elle m’a dit qu’il faisait au fond fonction de maison d’enfance. Beaucoup aimé aussi le petit livre de Denis Rigal sur la truite. J’ai souvent pensé à Bergounioux, qui curieusement n’est pas cité….  
En cours de lecture rêveuse enfin du livre de Marc Giraud, La nature en bord de chemin… il passe en revue un certain nombre de petits milieux naturels, comme la haie, par exemple, avec de très belles photos d’insectes, de plantes et conte des anecdotes intéressantes, un peu comme le faisait Jean-Marie Pelt. Le livre peut aussi être une source d’inspiration pour les photos.   
 
Le trouble de pensée (Gisèle Berkman) 
Gisèle Berkman ouvre son livre (La Dépensée) par un chapitre sur un trouble de pensée singulier puisque lié au Japon et à Fukushima. Devant certains faits dit-elle, et bien sûr on pense aux situations traumatiques, « le processus de pensée se désanime et se suspend » (19).  
→ Avant d'en venir à ce qui provoque ce trouble de pensée, je relève trois mots importants. La pensée est un processus, animé et dynamique. Susceptible d'être soudain bloqué, arrêté, suspendu, voire entravé. Ou pour le dire autrement, bien des bâtons peuvent être mis dans les roues de cette affaire-là, penser, et merci à Gisèle Berkman de ces remarques précises avec parfois, à juste dose, recours à des images : « il neige sur l'écran intérieur et la limite idéelle entre intérieur et extérieur commence à se dissoudre » (ce qui, soit dit en passant, fait partie intégrante de certains troubles mentaux).
 
Une main écrit et pense pour l’autre main (G. Berkman) 
Et cette remarque sans doute essentielle pour le poète : « lorsque le réel déborde notre capacité d'assimilation, il faut nous en remettre à l'archivage, cette prothèse. Tout travail d'écriture et de pensée est sans doute affaire de seconde main » (20) et en effet, « une main écrit et pense pour l'autre main. Une main traduit l'autre, et il faut toujours deux mains, une pour éprouver la chose jusqu'à la stupeur et au dessaisissement, et une autre pour en acheminer le fantôme, en traduire la vibration continuée. » (21)
→ Ici je pense à Hélène Cixous qui me semble mettre exemplairement ce processus là en œuvre en jouant des deux mains !!!
Gisèle Berkman était au Japon en août 2012 dans la région dévastée du Tôhoku et elle y a éprouvé cela, qui semble être le germe de son livre : « la pensée se trouve face à un bloc intraitable » (22)
Elle précise : « la puissance imageante du rapprochement semblait être devenue un recours pour de déprendre de l'impensable » : 
→ que c'est juste! L'ai éprouvé tout récemment devant les images de ces torrents fous dévalant dans les maisons lors des récentes crues des Pyrénées. C’est tellement inimaginable que la machine à fabriquer du « comme » tente de démarrer comme le fait le groupe électrogène lors de la coupure d'électricité, pour tenter de planter des petits fanions de balisage sur cette masse impensable, ce bloc intraitable. On tente de l'approcher par des analogies. Car il faut du sens : « et très vite le sens fit retour, invoqué comme remède, comme salut, comme cautère applique sur l'impensable. » (27) 
 
Le processus de pensée se nourrit constamment (G. Berkman)
→ Je note que dans sa réflexion à partir de la catastrophe de Fukushima à propos de laquelle elle est censée faire une conférence,  Gisèle Berkman montre comme se fait le travail de pensée et surtout comme il s'appuie sur toutes sortes de sources, certaines utilisées comme repoussoir (JP Dupuy et sa petite métaphysique des tsunamis, d'autres présentées pour poser une hypothèse (le désastre selon Blanchot). Le processus de pensée se nourrit continûment. Un minimum de connaissance est indispensable au travail de pensée et l'on comprend de mieux en mieux pourquoi Rimbaud disait qu'il « réclamait de larges tranches de temps » ! Je note que G.Berkman se sert aussi de toutes sortes de sources, comme mails, journaux. Ce qui renvoie à la question du devoir d'information.
  
De la bêtise (Gisèle Berkman) 
Après avoir littéralement parcouru le désastre ou la catastrophe de Fukushima et donc procédé à une première analyse d’un trouble de pensée, à savoir ce qui la sidère, la bloque, Gisèle Berkman passe à la question de la bêtise et du décervelage concerté mis en œuvre aujourd'hui. Elle parle en premier lieu de « toutes les puissances qui démantibulent le sujet, en dispersent aux quatre vents la fragile souveraineté. » La bêtise, ce serait cette « puissance d'informe qui souffle sur le Sujet, ce serait le fond médusant et stupéfiant la forme, la détermination a l'arrêt et captée par l'indéterminé. » (49)  
Mais, dit-elle, cette frappante et très parlante description concerne en fait surtout la bêtise telle qu’elle s’exprimait au XIXème siècle. Rien à voir avec « la fabrique du temps de cerveau disponible » : on est aujourd'hui passé à la connerie, ajoute-t-elle : « la bêtise, toujours prise en tenaille entre animalité et folie, pouvait être définie comme l’impropre propre de l’homme. Avec la connerie – prise à la lettre, dans sa teneur idiomatique, proprement intraduisible –, le mot fait la chose et la défait selon son essence, qui est de faire trou. » (51)
Et de citer les empêchements à penser « dont nul ne saurait se dire exempt : stupeur soudaine, difficulté à “trouver des idées” ou à s’orienter dans leur labyrinthe, mais aussi reproduction des formes apprises, incapacité à s’autoriser, à formuler pour soi-même ce Sapere aude ! (Ose savoir !) dont Kant avait donné la formule fondatrice ». Or pour Kant « penser consiste à inventer son propre mouvement, c'est la marche libre d'un sujet qui ose se délier de sa roulette d'enfant. » (51) 
→ à ce stade, j’ajouterai comme empêchement à penser, souvent et pour beaucoup, la question des mots, de la formulation, du vocabulaire. Je pense que Gisèle Berkman l’abordera dans la suite de son livre. Mots pour le dire, mais aussi mots dans les textes, notamment philosophiques, les « grands mots » qui font peur, ou les catégories très générales, type le Beau, le Vrai qui disent si peu qu’ils finissent par voiler complètement le raisonnement pour le lecteur peu averti.  
 
Philippe Jaccottet 
Relevé hier ces deux formules importantes dans la belle note qu’Antoine Emaz vient de consacrer à Taches de soleil, ou d’ombre, de Philippe Jaccottet. 
« La littérature devrait sauver l’essentiel, mais sans y penser ou surtout s’en targuer. » (p.166) 
Et cela aussi qui pourrait être une devise : 
« Rendons compte de ce qui reste d’exaltant dans la vie la plus simple. » (p.58) 
 
Schubert, Voyage d’hiver, 5, « le tilleul » 
Le voyageur s’éloigne du lieu du bonheur et de la déception, mais que de choses encore l’attachent à cet endroit ! Le tilleul par exemple, dont il évoque le bruissement, ainsi que les moments heureux qu’il a vécus dans son ombre ou encore son rôle de confident… : « in Freud und Leide, Dans la joie et la peine », il y revenait. Il est passé au pied de l’arbre, il y a peu, dans la nuit noire, au seuil de son voyage d’hiver et il est pris dans un sentiment presque hallucinatoire, comme si le tilleul encore lui parlait, alors même qu’il s’est éloigné de cet endroit, enfernt von jenem Ort ; Ort, endroit qui rime avec dort, là-bas, toute la puissance de ce qui le retient encore, alors qu’en fait le vacarme d’un vent glacé a depuis longtemps remplacé le doux bruissement de l’arbre. Ort et dort marqués par un petit motif croche pointée deux triples qui sonne comme une interrogation douloureuse (plus ou moins selon les pianistes !)…  
C’est un des lieder les plus connus du cycle et en un peu moins de cinq minutes, par le jeu des modulations, il parvient à épouser toutes les fluctuations du sentiment du voyageur, déchiré entre une immense nostalgie et l’effroi devant ce qui l’attend. Le lied commence dans un climat de sérénité, en mi majeur. De nouveau, comme dans le lied précédent, un motif en triolet, de doubles croches ici, pour évoquer le bruissement de l’arbre. Six strophes qui construisent en pas à pas le drame, depuis le tableau apparemment idyllique du début, la fontaine, le tilleul… jusqu’à l’éloignement final et le conditionnel passé du dernier vers, « là-bas, tu aurais trouvé le repos, Du fändest Ruhe dort ! » À la fin de la quatrième strophe, le climat se tend et on arrive sur un effet de surprise, un sforzando au début de la cinquième strophe sur les mots « Die kalten Winde bliesen /mir grad ins Angesicht », que F. Wandelère traduit par « la bise glacée me soufflait / En plein visage. » Et ce qui est remarquable c’est que Schubert ne change pas la texture de la musique, simplement il distribue les accents et le crescendo et ajoute de nombreux chromatismes dans l’accompagnement en doubles croches du piano avec un effet de pédale sur un dos bécarre, suscitant la peur. (Fischer Dieskau avec Gérald Moore ou bien une version, hélas non identifiée, avec la partition annotée pour les jeunes lycéens préparant le bac 2013. Un petit conseil : ne pas hésiter à visionner cette seconde version, même si on ne sait pas lire la musique, il y a un curseur qui suit la musique et cela peut permettre sans doute de comprendre certains des commentaires ) 
Et comme je le fais toujours, mais a posteriori, vérification dans le Franz Schubert de Brigitte Massin, notamment sur la question des tonalités. Elle rappelle que de tous les lieder du cycle, c’est le seul « qui ait immédiatement reçu l’approbation des contemporains » et écrit qu’après « L’Engourdissement », « Le Tilleul » apparait comme un « sursaut vital » et petite fierté pour moi, elle parle aussi du caractère hypnotique du motif de triolet dans les deux lieder. En revanche, elle montre, ce que je n’avais pas vu, que Schubert distribue en quatre strophes les six strophes du texte de Müller.  

Source : poezibao.typepad.com