
Ils sont là, sur les tables des libraires et déjà sur la mienne, les tomes IV et V de Dernier Royaume ! Titres étranges, comme toujours avec Quignard, le second surtout Sordissimes en contraste avec le premier Les Paradisiaques.
Je relis dans la foulée quelques notes que j’avais écrites au moment de la sortie de la première salve, trois livres d’un coup, Les Ombres errantes, Sur le Jadis, et Abîmes en novembre 2002 :
Les thèmes de Quignard ne sont pas forcément très nombreux mais ils sont creusés sans relâche, ils sont récurrents sans doute parce qu'ils sont au cœur même des choses : le temps, le passé, les anciens, les mondes engloutis, les fragments de mémoire, la langue, la vie in utero, la grammaire, la musique, quelques figures oubliés du passé, le Japon, la Chine, Rome.
Ce qui a changé, de l'aveu même de Quignard, qui s'en est expliqué dans un très bel article que l'on peut lire sur le site du magazine Lire, c'est la forme. Il s'est en fait libéré du carcan des formes conventionnelles, essai, récit, roman pour tisser une sorte d'étrange tissu vivant où se mêlent les fils de la narration, de la réflexion, de la poésie, etc. Il procède par fragments ou toutes petites formes (comme dans les Petits Traités par exemple) depuis longtemps déjà, mais ce qui semble nouveau c'est la liberté avec laquelle il agence les thèmes, les parties, à l'oreille dit-il au demeurant, ajoutant ici, retranchant là, tantôt quelque chose qui a à voir avec un aphorisme, quelque chose qui ressemblerait à un conte, la relation d'un fait historique, une citation, une méditation sur la pratique d'un peintre ancien, un texte poétique, une liste (listes de la joie, des ombres, des fantômes). On suit sa pensée, découvrant ses fragments comme autant de pépites, d'éclats, dans la veine du temps, comme trésors abandonnés par la marée refluante.
« C'est proprement magique, c'est une nourriture spirituelle au sens fort parce qu'elle s'adresse aussi bien aux sens qu'à l'esprit, au cœur qu'à l'oreille, au vieillard en nous comme à l'enfant en nous, à l'homme en nous comme à l'animal en nous….. On pourrait imaginer Tous les matins du monde, écouter la viole de Sainte Colombe et prendre avec soi comme viatique pour le jour à venir, dans l'un de ces derniers livres de Pascal Quignard une de ces formes tremblantes et inclassables qui s'imposent à la fois comme des éclats de pensée et comme le continu de l'être qui ne cesse de voir le monde et de se tenir au plus près de son nom » (Tiphaine Samoyault, in Quinzaine Littéraire n ° 839).
Pascal Quignard qui écrivait : "De même que les livres quand ils sont beaux font tomber non seulement les défenses de l'âme mais toutes les fortifications de la pensée qui se voit prise de court soudain.
De même les grandes peintures qu'on fixe sur les murs, quand elles sont admirables, ouvrent le mur plus que ne sauraient le faire une porte, une fenêtre, une baie vitrée, une meurtrière, etc.
Comme la musique émeut au-delà de soi et gagne à ses rythmes le cœur et la respiration et la séparation première, et l'angoisse princeps qui l'accompagnait, et l'attente qui en naît tout au long de la vie".
Pascal Quignard, Vie secrète, Folio p. 48.