Carnet de notes de Florence Trocmé

"horloge sédentaire"

 

Musique, dans la suite d’Espinosa, 
Une réaction d’Ivar Ch’Vavar, une de Marc Dugardin et cet article : 
« At the end of the 1990s, cognitive psychologist Steven Pinker infamously characterized music as “auditory cheesecake”: a delightful dessert but, from an evolutionary perspective, no more than a by-product of language. But Pinker was probably right when he wrote: “I suspect music is auditory cheesecake, an exquisite confection crafted to tickle the sensitive spots of...our mental faculties.” Or, to express his idea less graphically: music affects our brains at specific places, thereby stimulating the production of unique substances that have a pleasurable effect on our mood. However, rather than a by-product of evolution, music or more precisely musicality is likely to be a characteristic that survived natural selection in order to stimulate and develop our mental faculties » (source) (tickle, chatouiller) 
Ivar Ch’Vavar de son côté m’écrit : « Je suis d’accord à 98,2% avec le radicalisme d’Espinosa. [...] mais je laisse tout de même 1,8% – à quoi ?... Eh bien disons à l’histoire de la musique dans la musique, à l’histoire du compositeur aussi, et même à l’histoire de l’œuvre, et pourquoi pas l’histoire des interprètes, et des interprétations ! On ne peut (même dans l’écoute profonde) faire fi de tout cela. C’est comme pour la peinture, une toile de Cézanne EST une surface colorée, et tout l’effort du peintre est de nous le montrer ; mais... même empaumé dans la contemplation de cette toile, eh bien ce qu’on sait de la vie de Cézanne est là, le bruit de l’époque, aussi, tout près et plus loin, il est là. Même “quelque chose” du paysage d’avant Cézanne reste encore là, dans cette toile, en dépit de la transformation incroyable que lui a fait subir Cézanne (et avant lui l’Impression), pour qu’en regardant ce tableau on voit enfin le réel. – Évidemment, tout cela là, sur cette surface colorée du tableau, exprimé par la peinture de Cézanne, ne l’excédant pas. Mais, tout de même... » 
Quant à Marc Dugardin, il écrit :  
« Quelle magnifique formule, la musique comme joie, liée à "l'écoute hospitalière du réel" ! Voilà qui me semble toucher au plus juste de ce qu'il en est, et je suis troublé et ému par ce mot "hospitalier" car il me renvoie à l'intuition que je t'ai déjà exprimée, et qui t'avait frappée: on écoute et on est écouté [par la musique](hospitalier se rattache à "hôte", ce mot qui en français renvoie à la fois à celui qui accueille et à celui qui est accueilli). 
  
Mathieu Brosseau 
Je n’ai pas inclus pour l’instant dans ce Flotoir les notes que j’ai prises en lisant le livre de Mathieu Brosseau, Ici dans ça… Lecture forte. Je dois maintenant avec ce matériel tenter de composer un entretien. Une lecture du livre doit être donnée le 20 juin, par un comédien professionnel, à la bibliothèque Marguerite Duras.  
Il y a dans ce très beau livre une scansion, une scansion que je pense fondée sur une forme d’urgence et une manière de fuite en avant, de fuite dans le noir. Il parle du chant, mais pour moi c’est un peu le chant d’un enfant dans le noir…mais en partie seulement, car il y a une véritable trajectoire, la scansion n’est pas celle de l’enfant autiste, elle a une dynamique qui porte vers l’avant.  
 
Françoise Clédat 
J'ouvre le livre de Francoise Clédat avec son étrange titre à deux étages première partie barrée Fantasque Fatrasie suivi de (une suggestion de défaite)
Et les deux citations placés en exergue montre bien que le livre va avoir à voir avec le genre de la fatrasie.
Première stupeur de taille et merveilleuse, celle d'´une langue très étrange et d'une sorte de dépaysement. Où sommes-nous et quand ? Je dis stupeur merveilleuse, car c’est au fond très rare, cette impression en ouvrant un livre, d’avoir à faire à une langue aussi différente et d’emblée aussi intéressante ! Il semble y avoir là des éléments quasi légendaires ou en rapport avec les contes, mais entrelacés à d’autres de la vie personnelle et contemporaine, par brefs flashs. « Chaque jour herborise/ sa répétition d'horloge sédentaire » (17). 
→ Bel oxymore très représentatif de la manière de Françoise Clédat que cette horloge sédentaire, le temps passe mais il tourne en boucle ! D’où peut-être ce tissu mêlé d’éléments légendaires et de faits contemporains.
Il y a aussi cette attente de la « caresse de l'enfantin » (18), les éclats de conte l'avait déjà laissé deviner et on retrouve le jeu du va-et-vient dans le temps. Je me souviens que dans l’avant-propos d’Etnaxios (L’Amourier, 2008), Françoise Clédat parlait d’incessante anachronie. Et l’on décelait déjà dans ce titre cette propension, non gratuite, il faut y insister, à jouer avec les mots, Etnaxios étant entre autres, le renversement de soixante).(Lire cette note à propos d’Etnaxios)
Il y a comme un changement de pied constant, qui est fatras. Fatras et fatrasie, ces modes littéraires très anciens, où le son l’emporte souvent sur le sens, où le jeu est partout, sur les mots, sur le sens… le modèle que suit librement Françoise Clédat ici ?
On a aussi le sentiment que la langue est sans cesse coupée avant terme. Cela bifurque ou croise le fer comme avec une autre baguette dans le vrac d’un mikado. Fatras toujours l'inclusion de journaux, en tout petits fragments versés au poème. Il y a un climat très particulier dans ces premières pages. Fatrasique et fantastique, ce qu’annonçait le titre. À quoi joue-t-on ? se demande le lecteur ou bien que se passe-t-il ?  
On décèle aussi quelque chose de théâtral. Une sorte de monstration, fondée sur un mixte de scène théâtrale et d’installation (dans le sens donné à ce mot par l’art contemporain). Où sont conviés enfants, clowns et sans doute marionnettes. Et il se pourrait que comme au théâtre, l'intrigue, ici poétique, se dévoile petit à petit ? Quant aux allusions à l’art, elles sont légion dans l’œuvre de Françoise Clédat : son beau travail autour de Turner notamment et sa fréquentation des artistes avec lesquels elle travaille.  

Source : poezibao.typepad.com