Lectures
Fabienne Courtade, Le Même geste, Adorno, Minima Moralia et Edward Saïd, Du Style tardif. Avec ce dernier un peu de mal, je trouve l’idée du Style tardif très intéressante mais le propos très confus et la traduction plus que lourdingue, ce qui gêne considérablement la lecture. C’est un livre que Saïd n’avait pas vraiment achevé à sa mort, si j’ai bien compris. Ceci expliquerait-il cela ?
Et plusieurs articles intéressants dans le copieux Monde du week-end, notamment sur l’évolution du cerveau d’un enfant en fonction de son milieu social, sur les découvertes du prix Nobel français de physique, Serge Haroche et sur Bruno Ganz.
Fabienne Courtade, notes en lisant « le Même Geste »
Le livre ne semble pas marquer une rupture par rapport aux précédents. J’y retrouve la même écriture, la même ambiance, froide, clinique, un peu à la manière d’un Jean-Pierre Raynaud : « la blancheur nous poursuivra longtemps » (108). Quelque chose semble se poursuivre de page en page et de livre en livre, est-ce narration, récit déchiré ? L’identité et les identités elles-mêmes sont complètement brouillées, on ne sait à qui ou de qui il est parlé, même s’il semble qu’il y ait une entité féminine et une masculine (formulation volontairement impersonnelle pour rendre compte de la grande indétermination.)
Des thèmes reviennent, presqu’à la manière de leitmotiv mais s’ils sont leitmotive, sont-ils représentatifs d’une idée, sont-ils symboles de quelque chose, sont-ils signes particuliers : des couleurs, beaucoup de bleu, du blanc, la lumière et son mouvement au cours des heures, le souffle, l’air, la fenêtre, la rue ?
Les scènes semblent comme figées et en ce temps où les médias bruissent de l’exposition d’Edward Hopper tout juste ouverte au Grand Palais, une association intérieure presqu’involontaire se fait avec les scènes comme arrêtées en plein vol de ce dernier : comme si une immense catastrophe avait saisi le monde en l’état et l’avait arrêté à jamais dans sa pose. C’est souvent le sentiment que donnent les pages de Fabienne Courtade : « les objets arrêtent de tomber // j’arrête l’heure / les dates » (32). Temps figé, qui ne passe pas, scènes qui se répètent de livre en livre et d’années en années, avec sans doute l’idée d’une réversibilité, mais à la manière d’une fugue de Bach : « je parcours le couloir / dans l’autre sens » (41).
Dégâts dans la petite enfance
Profondément frappée par un article du Monde, supplément Science et Techno de ce samedi 13 octobre 2012.
« La petite enfance est une période critique pendant laquelle l'environnement social, affectif et cognitif modifie durablement le cerveau » écrit la neuroscientifique Angela Sirigu dans une Carte Blanche.
« Les recherches récentes en neurosciences disent que le statut socio-économique n'altère pas de manière globale toutes les fonctions cérébrales, mais au contraire que ses effets sont spécifiques de circuits neuronaux jouant un rôle dans des fonctions comme le langage, les capacités "exécutives" (attention, mémoire de travail, contrôle de l'inhibition), la régulation des émotions. Ainsi, chez une population de jeunes enfants soumis à un test linguistique, il a été montré que le statut socio-économique mesuré, ou SSE, corrèle positivement avec le niveau d'activation du gyrus frontal inférieur gauche et que les enfants avec un SSE faible ont une moindre spécialisation hémisphérique pour le langage. Une autre étude menée chez des nourrissons jusqu'à 14 mois a montré que les enfants de familles défavorisées ont des réponses exagérées à des stimuli inattendus, témoignant d'une difficulté à filtrer les événements distracteurs, et recrutent les zones préfrontales impliquées dans l'attention dans une moindre mesure que les enfants de familles à SSE plus élevé. »
→ donc ce que l’on avait pu constater dans la pratique est confirmé par ces recherches. Un retard du développement intellectuel ne reflète pas simplement la plus ou moins grande pauvreté du contexte. C’est bien plus grave que ça : le dit contexte influe sur la façon dont le cerveau se développe. Cela accroît considérablement et peut-être irrémédiablement l'inégalité des chances.
Et en revanche, « Hengyi Rao et ses collègues de l'université de Philadelphie ont montré que l'investissement parental dans les soins et l'éducation chez l'enfant de 4 ans prédit la taille qu'atteindra à l'adolescence l'hippocampe, une région impliquée dans la mémoire, alors que la stimulation cognitive que procurent l'environnement social extérieur et l'école ne semble pas jouer un rôle significatif. »
→ À méditer en ces temps de grande réflexion, salutaire, sur l’éducation et notamment dans le primaire. Il semble que c’est en-deça de l’école, en amont que naît la différence. C’est effrayant.
Mon Nobel de la paix
Mon Nobel de la paix, je le décerne à Malala et à ses petites sœurs pakistanaises vues hier à la télévision : des jeunes filles de treize ou quatorze ans d’une intelligence et d’un courage stupéfiants et qui tentent de contrer l’action des talibans dont le but ultime est d’interdire aux filles tout accès à l’éducation. Pressentiraient-ils qu’elles pourraient bien être le fer de lance de la contestation du pouvoir mâle ? Ce Nobel sera peut-être décerné l’an prochain ?
Fabienne Courtade, notes de lecture (suite)
Le livre ne se lit pas comme autant de poèmes séparés et indépendants, mais plutôt comme une suite, une suite de temps, souvent morts, figés. Il y a des fragments effilochés d’histoires : « l’histoire redémarre / on ne peut pas faire autrement / et ; sans l’histoire, le vide est très grand » (38). On a bien ici, presque matériellement, dans la configuration des pages, ce sentiment d’un vide, un vide blanc, froid sur lequel les mots tendent des petits ponts très fragiles. Le lecteur, et c’est un des grands mérites du livre, éprouve l’extrême fragilité de ce qu’il aurait tendance à penser appui solide, le langage. Ici tout montre son côté aléatoire et son impuissance presque totale. Et comme souvent, c’est dans le presque que réside la justification de l’entreprise.
On aboutit aussi à un effet de dépersonnalisation, histoires cassées, amour, deuils, opérations chirurgicales peut-être, toujours ce côté clinique, d’établissement hospitalier voir de morgue. Et ces images arrêtées : « manteau suspendu à la poignée d’une porte chambre / des objets / entassés » : nature morte ! » (58). « Il faut apprendre à vivre / comme si, déjà, vous étiez mort » (66). Sur ce vide, dans tout ce blanc, toutefois « lentement des images / se bousculent » (71), énoncé qui pourrait être une bonne description du livre. Bribes toujours, de mots, d’images, de souvenirs, en vrac, chronologie chahutée, plis et dépliements du temps « sans discerner la réalité du rêve » (82)
Et je note aussi, étonnante, quelque chose qui renvoie à l’univers mystique, comme des stigmates (« on arrache les pointes des mains / elles reviennent toujours ».) (128) Peu de présence humaine et toujours saisi presqu’à la dérobée, corps sur un lit de chambre d’hopital, « scènes en sourdine / vue des fenêtres » (127)
Présente aussi les métaphores autour de l’eau, nageurs et noyés : « noyé qui passe » (144), « nous sommes de petits nageurs / nous dormons sous les vagues »
Le livre en vient à construire en son lecteur un univers très étrange, une vision d’après désastre (celui pourrait bien être celui d’un amour impossible.) Me revient souvent en tête lisant Fabienne Courtade le livre de Marlen Haushoffer le Mur invisible, dont on entend de nouveau un peu parler en raison de l’adaptation au cinéma de Martina Gedeck. L’écrivain est seul, resté complètement seul, observe et tente de dire un monde figé dans le verre, comme insectes dans l’ambre.