Carnet de notes de Florence Trocmé

fétus faites

 

Walter Benjamin 
Je laisse tomber le voyage en Italie de 1912 (toujours dans les Écrits autobiographiques récemment parus en poche chez Bourgois) et passe à 1927, Benjamin a donc 35 ans et plus qu’une douzaine d’années à vivre avant son suicide à Port-Bou en 1940 et dans ce texte, on perçoit un saut considérable dans l’expression, le style. On est dans tout à fait autre chose, l’écrivain a éclos mais comme on passe dans ces récits autobiographiques des années de 1912 à 1927, on ne peut repérer ici le moment de la mutation.  
En 27, ce « Journal de voyage dans la Loire », quelques pages, mais magnifiques avec des notations profondément originales, neuves, en particulier sur les vitraux des cathédrales.  
[à Orléans] : « La rose au-dessus du portail est également blanche : un soleil polaire. Derrière les vitraux blancs des nefs latérales, on voit s’estomper les contreforts comme des paquets de brouillard sur un rivage. » 
Hier, un de mes correspondants me parlaient de la force et surtout de la précision et justesse des images chez Reverdy. Benjamin forge des images très particulières, mais immédiatement parlantes, ainsi de ce soleil polaire. Un peu plus loin, toujours à propos des vitraux : « cette rose est un incomparable symbole du mode de pensée de l’Église : à l’extérieur effritée, squameuse, presque lépreuse, à l’intérieur resplendissante, enivrante et dorée » (W. Benjamin, Écrits autobiographiques, pp. 159 et 163). Saisissante aussi la comparaison qu’il fait entre deux cheminées sur les toits : [parlant de la ville], « un nouveau paradis que Virgile montre avec une gestuelle pathétique à un Dante frileux qui frémit d’horreur en lui-même. » (163) 
On se rend compte que Benjamin est un maître à regarder, à voir. À sortir des comparaisons toutes faites, des métaphores banales, des ressassements, qu’il créé des ouvertures par frottement entre les idées, les registres et les mondes.  
Il relève (p. 169) cette citation dont je ne peux m’empêcher de penser qu’elle est une vraie clé pour son propre travail, pour son approche à lui, Walter Benjamin : « Richard était un jeune homme qui avait le sens de toutes les choses analogues dans le monde » (extrait des Exotische Novellen, de Johannes Jensen, cité p. 169) 
Je viens de publier dans Poezibao, dans la seconde anthologie du site, Notes sur la création, un large extrait où il définit très bien sa recherche d’écrivain.  
 
fétus faites 
Et le déferlement, digues broyées fétus faites, l’emporté tout en accélération croissante, pétrit, sectionne, décroche et bouscule – plus rien ne tient à rien ne tient, rien que broyat de rien, milliers de fragments, déchiquètement de toute unité, de toute forme – détruire formes et identités identifiables, fleurs et arbres, murs et toits, mains et yeux – le grand lavage, essoreuse miracle : rien ne dépassera plus, tas d’oripeaux gris, mouillés, sales au bord du caniveau.  

Source : poezibao.typepad.com