La dépensée, Gisèle Berkman
Gisèle Berkman a eu la gentillesse de m’envoyer son nouveau livre, La Dépensée (Fayard) et j’en entreprends la lecture.
Très vite, dans son introduction, elle cite Rimbaud et sa remarque magnifique: « la pensée réclame de larges tranches de temps » (8)
Aujourd'hui dit-elle dans ces pages d’ouverture, l'activité de pensée s'amenuise. C'est une activité désinvestie, un « inutile supplément d'âme »
→ il se trouve que j’ai aujourd'hui même entendu dire dans l’émission du Grain à moudre de France Culture que « les médias n'aiment pas la pensée. ». Sans doute parce que qui veut dominer, d’une manière ou d’une autre, redoute la pensée qui forge la critique et peut armer la contestation.
Gisèle Berkman s’explique sur ce beau titre, un peu étrange : « j'ai choisi d'appeler dépensée ce mélange singulier de discrédit, de peur, d'inappétence, d'inhibition aussi qui grève aujourd'hui l'activité de penser » (9). Car il semble bien y avoir de nos jours une antinomie profonde entre pensée et productivité ; alors que dans le domaine de la pensée la « productivité se joue au risque de son improductivité » et que « l'invention, la trouvaille sont au prix d'une négativité assumée » (10).
Et au passage, l’auteur égratigne ce qu’elle appelle une « Apologie sans nuance du “tout neurobio” » !!!!
Bref, il y a selon Gisèle Berkman qui l'a constaté notamment dans des classes en banlieue un « trouble de pensée » mais aussi ce fait que la dépensée c'est aussi l'épreuve sidérante d'un réel en pleine mutation. (11), ce qui me renvoie à ma toute récente discussion avec Jean-Louis Giovannoni.
Elle termine cette brève introduction en expliquant que la dépensée est un « très singulier avatar contemporain de notre inactuelle pulsion de mort » (16).
Du vert
via Christine Jeanney et sa traduction en cours des Vagues de Virginia Woolf. Dire ici l’admiration pour ce travail, work in progress, avec une double caractéristique, tenir en même temps le journal de cette traduction, où exprimer remarques et doutes et donner, courageusement, la version originale en regard de la tentative de traduction. Merveilleuse manière d’associer le lecteur à sa progression dans cette œuvre dont on redécouvre la richesse inouïe.
« La lumière atteignit quelque chose de vert à l'angle de la fenêtre et en fit un morceau d'émeraude, une grotte de vert pur, pareille à un fruit sans noyau. »
→ il se trouve que par un hasard surprenant j’ai photographié tout récemment un intense reflet vert à l’angle d’un vasistas !
Autour de la dématérialisation
Jean Le Boël, dans un mail du 26 juin, donne quelques échos au dialogue instauré avec Jean-Louis Giovannoni autour de la question de la dématérialisation et du livre électronique.
Extraits de la lettre lettre de Jean Le Boël du 22 juin 2013
« en tant qu'éditeur, j'ai participé, il y a quelques semaines, à une journée professionnelle consacrée à l'édition numérique. [...] L'avenir du numérique n'est pas dans la reproduction de la forme de la page. La technique permet de créer un objet tout à fait différent avec des liens vers d'autres textes, des images, des enregistrements, des animations, des vibrations peut-être... une espèce d'opéra numérique, en somme. Cela conviendra pour tout ce qui est documentaire et à l'immense majorité qui accepte qu'on lui fabrique ses images. On trouvera toujours quelques-uns qui préfèrent les concevoir eux-mêmes. [...] De plus, on possède durablement le livre papier : on peut donc le passer, l'échanger, sans que cet itinéraire soit fiché à la différence de ses ersatz électroniques. »
et ma réponse :
→ La traçabilité de la lecture : une horreur (sauf, celle secrète, et que l'on tentera d'appeler d'un autre nom, que je tente parfois de découvrir, via le flotoir... la trace du livre chez le lecteur.... etc.)
L'anonymat du lire, essentiel et menacé, vous me le faites remarquer.
Et toujours cet effroi, repensant aux méthodes de la Stasi (notamment) : quels outils nous forgeons pour notre propre persécution !
→ j’ai eu vent d’une nouvelle proposition de Google, un outil permettant à chacun de faire le catalogue de sa bibliothèque ou de sa discothèque… mais avec comme toujours chez Google, une sorte de mainmise occulte sur le fichier et une mise à disposition de celui-ci sur diverses plateformes. Quelle mine, là encore, sur les goûts et les habitudes de chacun, quel levier pour le manipuler ou lui envoyer de la publicité ciblée, quel outil formidable pour traquer et ficher sa pensée !
Guillevic
dans « l’anthologie permanente » de Poezibao, aujourd’hui, avec ces deux extraits qui me frappent particulièrement :
Pourquoi
Ne se dire à soi-même
Que les mots
Venus des autres ?
et
Les mots
Sont d’autant plus eux-mêmes
Qu’ils affrontent.
→ ce qui me fait particulièrement penser au travail de Mathieu Brosseau.
De l’écoute (Claudio Abbado)
Claudio Abbado vient d’avoir 80 ans ; trois extraits d’une interview paru dans Die Zeit :
« La magie d’un instant musical vivant se laisse-t-elle contraindre par les commandements d’un chef ? Elle arrive, ou justement, elle n’arrive pas. C’est quelque chose de très tendre, de très fragile. Pour cela le chef doit créer avec l’orchestre une atmosphère de franchise, de confiance mutuelle. C’est là son travail essentiel. Et on doit apprendre à s’écouter l’un l’autre. Écouter est si important. Dans la vie comme en musique. Et c’est une capacité qui disparaît de plus en plus. »
Ou bien encore : « La musique nous apprend qu’entendre est fondamentalement plus important que dire. Cela vaut aussi bien pour le public que pour les exécutants. On doit très précisément écouter la musique pour comprendre comment on doit la jouer. »
« C’est vrai que dans les répétitions j’ai la parole rare. Bien sûr, j’essaie de mettre en place séparément les passages tels que je les ai appris dans la partition, je laisse aussi souvent les groupes jouer séparément, non pas parce qu’ils ont besoin d’une correction mais pour les autres, afin qu’ils entendent par exemple ce que les bois jouent à ce moment. Ensuite vient la grande arche, le flot du Tout, et c’est le plus important.
source de la traduction et article original en allemand
→ quant à ces expressions de grande arche et de flot du tout, elles me renvoient aux propos de cet autre immense chef, Celibidache, disant que toute l’œuvre doit être appréhendée comme présente dans la première note… et que c’est ce processus là de la création qu’il faudrait idéalement revivre en jouant l’œuvre.