De la poésie (Marcelin Pleynet)
Oui, je reste dans l’aura du choc reçu en lisant Pleynet mardi soir et j’ai donc ressorti de ma bibliothèque la revue Faire-Part, qui lui a consacré un numéro en 2012
À l’origine de toute la recherche de Marcelin Pleynet, « l’expérience pratique, existentielle, du langage poétique tel qu’il occupe et rythme en corps la parole, la musique, le cinéma, la peinture, la sculpture, la danse – séparément et tous en un. » (p. 46)
« Le poème devenant le lieu de cet affrontement, par où, comme le disait Bataille, la poésie ne peut se pratiquer que dans la dimension de l’impossible qu’elle est et qu’elle se doit d’être. [...] Il s’agit d’élaborer une écriture où vienne jouer, chiffrée qu’elle est alors aux aléas d’une parole singulière, l’essence fictionnelle du langage en tant que tel. » (46)
« À la limite (et dans le franchissement de cette limite réside l’enjeu), chaque émission de signe, chaque inscription d’une notation a pour vocation de renvoyer (d’ouvrir) à son autre en écho qui la nie, la réfléchit, la détourne, en prolonge la relance pour de nouvelles altérations »
Le mot comme est à la fois le signe de la métaphore mais représente aussi la charge négative de l’opération.
Il y a ce « battement du sens qui touche le cœur »
→ c’est un bon article de Jean-Louis Houdebine dont je reprends ici des extraits. L’aspect le plus singulier, dit encore ce dernier est que le sujet de l’écriture s’y pratique en effet simultanément comme sujet de la lecture de ce qui est en train de s’écrire, ce qui génère une structure textuelle intrinsèquement dialoguée.
Et il y a aussi cette adresse au lecteur : « et ce qui parle ici cesse et demeure avec vous sans vous lisant dans ce qui s’écrit ce que parler veut dire » (Marcelin Pleynet, cité p. 46)
De la lecture fragmentaire
Certes on écrit, surtout depuis un siècle, beaucoup par fragments. La revue l’Étrangère ne vient-elle pas de consacrer un beau numéro au fragment ?
Mais si on lisait aussi par fragments ? Par prélèvement dans le tout du livre.
Il me semble que ma pratique va de plus en plus dans ce sens….
Courants blancs, Philippe Jaffeux
J’entame ici un journal de lecture de ce livre de Philippe Jaffeux.
Des pages de 26 lignes (lettres de l’alphabet ?)
Pour l’instant je n’ai pas trouvé si les versets obéissaient à une contrainte en ce qui concerne le nombre des syllabes ou des mots ou des lettres.
Pour les trois premières lignes de la première page, je relève :
14 mots 72/85 signes (blancs compris ou non)
15 74/88
12 66/77
Donc rien de particulièrement significatif.
Péguy ?
Devant ces longs vers(et)s, je songe soudain à Péguy, car je sais que j’ai rencontré une double occurrence de son nom ces jours-ci, or Péguy n’est pas précisément quelqu’un dont on parle beaucoup de nos jours. Serait-ce Pleynet qui aurait parlé de lui ? En tous cas la seconde occurrence, c’est la revue Europe qui lui consacre son dernier numéro. « Péguy remonte » dit d’ailleurs Badiou dans ce numéro.
Des lettres (Jaffeux)
« Il se noya dans un cercle lorsqu’il confondit l’eau avec une quinzième lettre solaire. »
et peut-être surtout :
« il dessinait le silence avec des lettres afin de voir sa voix » (n° 1)
Comme un retour à la lettre, à l’avant-mot, au matériau du mot, typographie, ligne, empan de la ligne, comme autant de briques. Peut-être un geste de l’enfance. ? Ne parle-t-il pas du dessin enfantin en cette première page : « nos paroles sont des images parce que nous avons dessiné avant de savoir écrire » ?
→ Pour regarder souvent faire une enfant qui en est à ce stade, ces paroles sont lumineuses. L’enfant commence par s’emparer de l’espace de la page. Il gribouille et crayonne mais déjà il arpente. Il cherche à ne pas dépasser. Il fond son espace sans limite dans l’espace limité de la feuille, apparemment anarchiquement encore. Gestuelle : la main n’est pas contrôlée (certains mouvements de la main d’aujourd’hui, intempestifs, peuvent faire songer à ces mouvements comme sismographiques : quelque chose d’autre que la conscience et la volonté arrimées contrôle la donne)
Les portes de toile (Tardieu)
Et voilà donc, au milieu de mes autres lectures en cours, Jean Tardieu et il se peut que cela ne soit pas si incongru que cela : « à coup sûr, ce qui nous attire et nous fascine, devant cette procession de clameurs gelées, d’instants éternisés dans leur fuite, c’est leur ambiguïté, inépuisable réservoir de significations. » (Jean Tardieu, Œuvres, Quarto Gallimard, p. 959)
Je relève aussi la phrase suivante : « parvenus à ce point où son œuvre [celle du peintre] nous parle immédiatement, sans le secours des mots, avec une telle abondance, un tel don de persuasion et de surprise que nous en avons souvent le souffle coupé [...] »
Vient alors un long développement sur le commentaire : « ils arrachent les arts plastiques à leur superbe et apparent mutisme [...] là où s’échangent les produits, précieux ou dégradés, de la désignation générale » (quel art de dire les choses !)
Et bien sûr comment ne pas souscrire à cela : « parmi les nombreux aspects du commentaire, il en est un qui, renonçant à expliquer, s’oriente vers une interprétation tout à fait libre et tout à fait subjective, n’ayant d’autre but que de créer des objets d’expression par rapport à telle œuvre, exactement comme l’artiste lui-même revendique le droit de s’exprimer librement à partir de sa propre exigence. »
→ N’est-ce pas encore une fois tout l’enjeu et tout le pari du flotoir ?
Et plus loin, cela, magnifique : « Souvent, en effet, il m’a semblé que je voyais et entendais ce qui frappe nos sens sous une forme fugitive, étincelante, mais fragmentaire, comme si les objets de ce monde n’étaient que des épaves en flammes, un instant apparues, aussitôt disparues, emportées par un torrent dont je percevais la rumeur en moi et hors de moi. » (960) (tandis que s’éteint, presqu’hallucinée, la sonate pour piano et contrebasse de Sofia Gubaidulina)
→ magnifique ponctuation chez Tardieu.
« Quant aux mots de notre langue, ils me parvenaient éclatants et sonores, mais souvent vidés de toute signification et toujours prêts (même les plus simples) à exprimer autre chose que l’usage : poreux et disponibles, ils étaient faits pour être traversés, beaucoup plus que pour contenir, beaucoup plus pour l’explosion que pour la fixation des sons – bref, des fluides en mouvements plutôt que des “termes” imposés. » (960)
Et il faut encore recopier cela, tellement cette poignée de pages introductives à Les Portes de Toile me parait indispensable en tant que clé pour ma propre recherche dans ce flotoir : « Quand l’ensemble mouvant des choses créées appelle en nous, à tous les étages du savoir, tant de questions et tant de réponses, comment cet univers second surgi du cerveau des artistes ne serait-il pas à la source d’une interrogation plus pressante encore et plus diverse ? Comment ne serait-il pas destiné à susciter un vocabulaire dérouté, déplacé à dessein, qui corresponde à l’infatigable naissance de l’invention et qui pourtant puise ses éléments dans la masse des termes admis. » (961)
Et enfin cela, qui pourrait me servir de viatique au seuil de certaines œuvres : « Pour faire ainsi passer les œuvres dans la communication et leur donner le prolongement qu’exige tout dialogue, sans pour cela dévaluer leur caractère secret et inentamable, il me fallait chercher un discours différent de celui qui nous sert à comprendre. Ni description, ni analyse, ni nomenclature, ni explication, ni classement (ou déclassement) historique. Des amalgames verbaux formés d’allusions, de plongée dans l’en-deçà de la signification, dans les circuits d’anti-langage, d’un presque-dire ou même d’un rien-dire, qui serait comme la racine de nos paroles, comme un retour balbutié au non-sens originel ». → et j’en viens à me demander si je ne devrais pas tenter de composer de nouveau ces pelotes de réjection qui un temps, furent chargées de traduire le dépôt du jour, des heures et des œuvres en moi.
Pour la musique (Jean Tardieu)
Belle suggestion pour l’écoute de la musique et qui sait, une part de « traduction » de cette écoute : « Après m’être remémoré (ou avoir revu ou ré-écouté avec la plus grande attention) les créations d’un peintre ou d’un musicien, j’attendais que la voix des œuvres eût déposé dans mon esprit des sédiments d’images, spontanément issus de cette concentration, ou plutôt de cette sorte d’absence personnelle : je me voulais désert et transparent afin de devenir un piège pour les mots » (Jean Tardieu, Paris, 1969, Avant-Propos de Les Portes de Toile, p. 961)
Conditionnement
Dans quelle mesure nos émotions, voire nos perceptions, à nous lecteurs, amateurs d’art ou de musique, sont-elles façonnées par la fréquentation des œuvres ?
De la poésie (Sollers, Pleynet)
Sollers à Pleynet dans les années soixante, au moment où ils font connaissance et s’échangent mutuellement des livres (bon article de Philippe Forest dans la revue Faire-Part) :
« Voilà longtemps que j’avais cessé de lire de la “poésie” dégoûté que j’étais par une impression d’abus de confiance général. Ici, chez vous, je retrouve tout : mon goût – et mieux que lui – une science et une perfection synthétiques, simples, qui bien sûr ne sauraient admettre de commentaire » (revue Faire-Part, 30/31 p. 61) [dommage pour le commentaire !]
Philippe Jaffeux
Série 2 des Courants blancs
Comme des aphorismes, nombre ayant trait aux lettres et à l’alphabet. Il y a aussi un aspect de critique sociale (souvent en rapport avec le langage)
« Il est possible de tout dire puisqu’il est de toutes façons impossible d’être compris » (n° 2, p. 6)
« Il était une production de l’alphabet » : autoportrait ? Nous, constructions purement fictionnelles, faites des lettres des mots tout autant que des atomes des molécules ?
Certaines assertions ont une logique à la limite de l’absurde.
L’absurde remonte, comme Péguy (c’est Badiou qui dans le dernier numéro d’Europe emploie cette curieuse expression « Péguy remonte »). Il y a des régimes différents pour ces assertions : faux aphorismes, réflexions sur le langage, constat sociologique, éléments probablement autobiographiques plus ou moins masqués.
Le plus souvent une principale et une subordonnée introduite par lorsque, depuis que, dès que, tant que, parce que, car. Beaucoup de conjonctions de temps et de cause, donc.
De l’enfance (P. Jaffeux)
Il semble qu’il y ait chez lui une forme très masquée de nostalgie de l’enfance, non pas du tout le vert paradis éculé mais plutôt le pré-verbal, l’état antérieur à la parole et donc à l’élaboration de la fiction que nous sommes : « l’alphabet est grand s’il aide à raccourcir la distance avec la force de notre enfance » (n°4, p. 8) et « Sa réalité fut mise en doute lorsqu’il fut certain de se cacher derrière des paroles fictives » (n° 4, p. 8)
De l’animal (P. Jaffeux)
Beaucoup de choses aussi sont chez lui déduites de la comparaison avec l’animal, de l’observation de l’animal : « Les yeux des animaux nous apaisent car ils reflètent notre angoisse de savoir parler. » (n° 3, p.7)
Des êtres énigmatiques (J. Tardieu)
Tardieu parlant de la couleur, propos que j’annexe pour parler de Jaffeux : elle « offre à notre prise des êtres inconnus, énigmatiques, cependant solides et persuasifs » (962)
→ n’est-ce pas exactement cette contradiction que l’on éprouve en les lisant l’un comme l’autre. Ils offrent à notre prise des êtres énigmatiques, leurs phrases, leurs assertions, et pourtant cela ne suscite pas un rejet méprisant comme souvent devant ce genre de constructions mais une forme d’adhésion, certes très inconfortable [mais lit-on pour être confortés ?] car ces êtres sont persuasifs. Quelque chose nous dit que ce n’est pas pur jeu de l’esprit ou « abus de confiance » selon la formule de Marcelin Pleynet
De l’oubli
Rôle fondamental de l’oubli, en des temps où tout en en remettant toute la tâche aux ordinateurs, nous considérons que la mémoire est une machine insuffisante, défaillante, peu performante. Et si sa performance consistait précisément dans sa capacité d’oublier, ou, la science le dira peut-être un jour, à opérer un tri et un « rangement » très savant, avec des strates de classement neuronal distinctes, en fonction des nécessités et de la dynamique générale de l’appareil psychique. ?
De ma liberté de lectrice
Antoine Emaz y insiste constamment et j’y tiens mordicus : le lecteur est totalement libre de sa lecture. Je suis libre de m’emparer de ce qui est écrit ! Pas inutile de redire ce droit du lecteur, un peu dans le sillage de ce que fit jadis Daniel Pennac et contre la lecture contrainte des doctes !
De la joie de lecture
Difficile de vivre la joie de lecture deux fois de suite. Parce qu’on s’attend à un retour, celui d’une certaine forme de joie et qu’on ne sait pas la reconnaître sous une autre forme : on est en état déceptif, enfermé dans le désir mortifère de répétition. Ce n’est que lorsque la joie première s’estompe qu’une autre joie retrouve son droit de citer.