Nelly Sachs (Mireille Gansel)
J’avance doucement dans le très beau Traduire comme transhumer de Mireille Gansel et j’en viens à toute la partie qui est consacrée à Nelly Sachs. Le moment même fait sens, elle n’est pas venue au début du chemin d’apprentissage. Elle vient à Mireille Gansel alors même que celle-ci a déjà une grande expérience et une longue pratique de la traduction, mais plus encore qu’elle a beaucoup réfléchi, comme ce livre l’atteste, au geste de traduire (même si bien sûr une part de cette réflexion a sans doute cristallisé pour ce livre).
Avec Nelly Sachs toutefois, son habituelle manière de faire, aller à la rencontre de l’auteur, est impossible, car elle entreprend de traduire toute sa poésie vers les années 90 et que la poète est morte en 1970. Mireille Gansel tente néanmoins un voyage à Stockholm où N. Sachs s’était réfugiée mais c'est dans la bibliothèque du Collège International des Traducteurs littéraires à Arles qu'elle trouve le lieu propice à son approche de l’œuvre.
En écho à la méthode de l’exégèse juive
Mireille Gansel décrit en détail sa méthode de travail, une méthode qui s’est imposée à elle pour sa traduction de Nelly Sachs, à partir de quatre cahiers dont elle prit conscience qu'ils pouvaient correspondre aux quatre sens de l'écriture selon l'exégèse juive : littéral, allusif, sollicité, secret. (75)
→ je note ici comment cette grille de lecture à niveaux multiples pourrait être féconde dans l’approche de la poésie.
Cette progression dans l’œuvre, pas à pas et d'un cahier l'autre, atteste de l'émotion de la traductrice et suscite celle de son lecteur. Et puis il y a cette intelligence des sources. En si peu de pages, dire tant sur la langue de Nelly Sachs et montrer comment elle est marquée et très subtilement enrichie par sa longue fréquentation des écrits de Martin Buber (notamment sa traduction, avec Rosenzweig de la Bible), Buber qui s’exprimait dans l'allemand des Juifs de Galicie.
Leçon de lecture
C’est aussi, via le travail de traduction, une sorte de leçon de lecture de Nelly Sachs mais aussi plus générale à laquelle semble inviter Mireille Gansel.
Elle montre la recherche des rythmes, s’arrête sur les emplois innombrables de la particule ver.
→ Et je me souviens ici que Reiner Kunze a écrit un livre (Die Aura der Wörter) pour dénoncer certains aspects de la réforme de l'orthographe allemande car ils portent atteinte à la richesse, à la polyvalence de la langue. Et qu’il insiste notamment sur la question de la séparation des préfixes des verbes, génératrice d’ambiguïté (exemple : badengehen, "subir un échec", et baden gehen, "aller se baigner", [doivent désormais s’écrire] tous deux baden gehen], et d’un appauvrissement du lexique et des possibilités de combinaisons de la langue.
Toutes ces pages (77 à 80) sont passionnantes pour qui connait un peu l'allemand. Et je relève avec bonheur, comme chaque fois qu’il est question de musique, l'allusion au compositeur et hautboïste Heinz Holliger qui a composé sur certaines œuvres de Nelly Sachs. (79)
Mireille Gansel ouvre aussi au passage des chemins, des pistes, par exemple via une allusion aux traductions de la Bible d’un côté par Luther (elle est considérée comme la source de l’allemand moderne) et de l’autre par Buber & Rosenzweig
Toutes ces pages concernant Nelly Sachs sont profondément émouvantes et accompagnatrices. Elles montrent ce que c'est qu'une démarche de l'esprit de haute exigence alliée à une recherche de profonde humanité dans le respect du poète, de l'œuvre, de l'immense douleur sur laquelle est construite l'œuvre. Et le lecteur ne se sent jamais brusqué par l’auteur, mais au contraire respecté. C’est un sentiment rare.
D’une cohérence (Mireille Gansel)
Et l'on prend conscience que dans leur apparente diversité, avec ces antipodes que sont l'Allemagne et le Vietnam, ce sont toujours des œuvres d'auteurs qui ont été en proie à la persécution, à la censure, à la guerre que traduit Mireille Gansel. Il y a comme chez Claude Mouchard une sorte de fil rouge, celui de la plus grande souffrance humaine.
Transhumer (Mireille Gansel)
Échange avec Mireille Gansel sur cette question du transhumer de son titre, transhumance dont elle s’attache à montrer qu’il n’y a là rien d’abstrait, que ce n’est pas une métaphore mais quelque chose de très concret. Elle me fait part aussi d’une remarque de son préfacier, ami et grand connaisseur de la transhumance, Jean-Claude Duclos sur le fait que j’ai écrit que l’on passait de l’univers clos propre à l’hiver à celui, ouvert, qui serait propre à l’été. Ce ne serait pas juste eu égard à ce qu’est en vérité la transhumance.
→ réfléchissant à tout cela, je me demande soudain si ce ne serait pas le propre d’une bonne métaphore, que de brouiller le clivage entre abstrait et concret, entre théorie et image, entre savoir et expérience.
Henry Bauchau et les “déliants” (Marc Dugardin)
Marc Dugardin, dans une lettre, me parle de «“l’art poétique” d’Henry Bauchau (le jaillissement du poème, comme sous une “dictée”; le fait que, dans la musique où on l’a d’abord “entendu”, il précède la pensée ; l’analogie que l’on peut faire, mutatis mutandis, entre les associations dans les rêves et l’enchaînement des mots du poème, etc.) Poème de gratitude certainement (pour lui, plus largement pour les “déliants”, pour ceux qui permettent que la parole “ne se retourne pas contre elle-même”) »
→ je note cette idée d’écrivains déliants qui me renvoient à la perception de maints effets de la lecture : ces sensations physiques et psychiques qui naissent du contact avec le livre. Sentiment d’étouffement, de révolte, de rejet, d’enfermement dans la parole de l’autre, qui serre comme un étau et parfois au contraire ouverture, liberté, respiration et surtout une forme de dynamisme : cette parole-là n’est pas empêchante (comme celle qui écrase, ne laisse aucune place à la pensée personnelle), elle est bien déliante, elle donne un élan, celui de continuer à chercher, d’aller de l’avant, de creuser, d’explorer, de tenter, de mener sa propre expérience. C’est une parole qu’on peut accueillir et faire sienne, sans qu’elle vous lie, vous assujettisse. Si je reprends la métaphore du gué, certains livres sont comme des pierres cul-de-sac, à partir desquelles rien n’est possible. D’autres sont de merveilleux relais, des appuis pour l’élan à toujours reprendre.
Timbales (Claro)
Dans l’intéressant blog du traducteur Claro, je relève :
« dans le 2ème mouvement de la Symphonie n°9 de Beethoven, la timbale frappe régulièrement un rythme de sicilienne tantôt au sein de l'orchestre, tantôt seule où elle interrompt la course du Scherzo. C'est, historiquement, la première fois où la timbale sort de son rôle habituel de simple "renfort" rythmique (elle intervient parfois seule) et joue autre chose que la tonique et la dominante. » (source). (Et tant pis pour l’anachronisme ! "Tönet, Ihr Pauken! Erschallet trompeten!" "Roulez timbales, sonnez trompettes" !(Bach, cantate BWV 214)