Mémoire (Michaux)
Avant de ranger dans la bibliothèque Poteaux d’Angle, dont j’ai eu besoin hier, je le parcours de nouveau, ce tout petit livre si précieux et tombe sur cette merveille :
« Garde ta mauvaise mémoire. Elle a sa raison d’être sans doute.
Garde intacte ta faiblesse. Ne cherche pas à acquérir des forces, de celles surtout qui ne sont pas pour toi, qui ne te sont pas destinées, dont la nature te préservait, te préparant à autre chose. » (Henri Michaux, Poteaux d’angle, L’Herne, 1971, p. 8)
Le poème et le lied (André Hirt)
Poursuite de ma lecture du petit livre d’André Hirt sur le lied.
Ce livre me touche particulièrement en ce qu’il tente, opère même un rapprochement constructif entre le poème et la musique, un peu a contrario de ce courant qui prétend que le poème n’est que de peu d’importance dans la musique, que les plus beaux lieder sont souvent écrits sur des poèmes médiocres, voire même que le poème est détruit par sa mise en musique ! Bref que l’antinomie poème et musique est totale.
André Hirt me semble aller bien au-delà de ces vues simplistes parce qu’il cherche sans doute à comprendre ce qui relève de la musique dans la langue et ce que la langue peut apporter à la musique.
« Dans le Lied, le poème se rassemble, passe en lui-même, à lui-même. Il se reconnaît, à même son trouble, comme toute subjectivité se “reconnaît”. Le Lied est un événement de vérité. » (p. 9)
Lied et opéra (A. Hirt)
Il en passe notamment par une étude sur le rapport entre le lied et l’opéra qui est éclairante.
« Le Lied a peut-être su très tôt que l'opéra, dans son ambition de se charger de l'Histoire, était une aporie grandiose. L'échec à l'opéra des grands compositeurs de Lieder ne peut être un hasard. Comme si le Lied savait, d'un savoir négatif et de la négativité, que la scène de l'opéra s'illusionnait sur elle-même. C'est pourquoi le Lied habite une autre scène, celle de l'historicité intérieure. »
et un peu plus loin :
« Le Lied, comme l'analyse, est une “traversée de l'imaginaire” de la subjectivité. »
Retour encore sur la comparaison opéra et lied. Qui permet aussi de mieux comprendre les affinités que l’on peut avoir avec un genre et pas avec l’autre. Lesquels, parfois, souvent, je ne saurais dire, s’excluent chez un même mélomane. Si souvent j’ai constaté le peu d’intérêt pour la musique des amateurs d’opéra ! Manifestement séduits par autre chose qu’elle dans cet art, même s’ils ne restent pas insensibles à la musique. Disons pour caricaturer que la diva (ou le castrat !) les troublent peut-être plus que la musique elle-même.
« L'opéra fut un rappel du symbolique. Il a représenté la représentation. C'est dans cette mesure qu'il a si étroitement collé à l'Histoire moderne. Son langage a été reconnaissable. On s'y est vu, entendu et écouté comme des sujets de l'Histoire. En revanche, le Lied fut l'irruption, dès l'origine chancelante, d'un langage de l'insociabilité. Et ce “langage” nous pose non seulement la question d'ordre esthétique du rapport entre langage et musique, mais à travers elle, celle du langage tout court. »
→ N’est-on pas ici sur zone (!), au cœur des questions qui traversent ce flotoir ?
Photo (P. Jaccottet)
« Regard, ne vise pas, recueille seulement l’éclair des plumes entre roseaux et saules. »
Philippe Jaccottet, Et néanmoins, Gallimard, 2001, p. 37
Dans un poème autour du thème du martin-pêcheur, choisi pour l’anthologie permanente de Poezibao de ce mercredi 1er octobre.
Je l’entends cette note en photographe. Je l’entends en photographe qui parfois se soupçonne de manquer l’éclair des plumes entre les roseaux à trop activer son œil cadrant, sélectif. Or ici sélection vaut souvent exclusion. À chercher ce qui pourrait faire photo, voire pire belle photo, trop souvent on manque sa cible. Ce souvenir du retour d’une balade photographique, pas bien féconde et tout à coup, alors que l’appareil était remisé, une scène très simple sur laquelle tombait une vraie lumière… et qui fut la seule vraie photo de ce jour-là.
Labyrinthe (François Huglo)
François Huglo réagit à la fin du flotoir d’hier, ce paragraphe sur le labyrinthe des textes.
« Le fil d'Ariane, c'est la recherche. Pierre Le Pillouër me suggérait que comprendre, c'est aimer, et je songeais aux trois directions que peut prendre ce verbe chez les Grecs : l'Éros, la philia (l'amitié), et l'agapè (plus spirituelle). L'Éros est disponible au charme, la philia à l'altérité (le fameux "parce que c'était lui, parce que c'était moi"), l'agapè au mystère. Trois manières plus ou moins distinctes de dire (et de vivre) l'autre, avec ou sans majuscule : d'aller à la rencontre de l'étonnement. C'est ce qui se passe dans la lecture, qui est une activité supposant une disponibilité critique (oxymore ?). Ce n'est donc pas d'elle que parle Michaux : "ce que naïf, soumis, tu t'es laissé mettre dans la tête", plutôt des savoirs appris et répétés, dégurgités à peine ingurgités, sans rumination. Nous sommes ce que nous mangeons, mais nous choisissons notre alimentation selon nos activités, nos goûts, nos habitudes, notre entourage... Un lecteur n'est pas une oie qu'on gave. "Ce que nous comprenons nous appartient", disait Sartre. Il faudrait ajouter que ce qui nous appartient nous échappe, nous prend au dépourvu, nous étonne. Et que "la prisonnière" devient "la fugitive" ("Albertine disparue"). L'écrit est un oiseau rebelle... (air connu). »
Lecture numérique
Philippe Jaffeux et certains de ses dispositifs textuels me poussent de nouveau vers cette question : quel effet a, très matériellement, la lecture chez le lecteur. Quel effet, très concret, ces trous qui apparaissent soudain dans la texture dense du texte (lettre B) ?
Et de là, dérive vers la question du support de la lecture.
Proust sur liseuse électronique, sur tablette, en livre de poche, dans une belle édition des années 30, en Pléiade : pour moi il y a de profondes différences. Elles interrogent à l’heure de l’entrée massive dans la lecture numérique : ma réception n’est pas la même.
Aujourd’hui j’aurais tendance à choisir la lecture numérique pour son côté pratique (accessibilité, annotations possibles, possibilité de copier/coller des extraits) et je réserverai plus volontiers le livre papier à la véritable expérience de la lecture.
L’idéal sans doute, l’alternance entre les supports. Exemple très concret : Philippe Jaffeux m’a envoyé les fichiers électroniques de Alphabet, lettre par lettre, pour que je puisse lire plus confortablement, le livre papier étant très lourd et particulièrement encombrant… eh bien, j’éprouve le besoin d’aller voir, régulièrement, le livre papier après avoir lu le fichier électronique. D’éprouver en quelque sorte via le papier ce que j’ai deviné, pressenti au-travers de la lecture numérique. De voir l’ensemble de la page aussi, telle qu’elle a été conçue (ici tout à fait volontairement, délibérément, au format d’impression inusuel pour un livre, le 21 x 29,7).
La poésie (Ludwig Hohl)
Un bref échange épistolaire avec Fred Griot à propos de Lichtenberg me fait penser, à nouveau, à Ludwig Hohl, retrouver dans ma bibliothèque le livre, inoublié tant il m’éblouit alors, Notes ou de la réconciliation non-prématurée. Déjà, sur simple ouverture du livre et, il faut le dire aussi, par la vertu de mes soulignements d’il y a près de 25 ans (la traduction française d’Etienne Barilier est parue à l’Age d’Homme en 1989), trois notes engrangées pour la rubrique « Notes sur la création » de Poezibao !
Mais cela, ici, toutes affaires cessantes, si porteur ! :
« le don renouvelé d’un sens à toute chose, telle est la poésie ».
Le geste ponctuant (Peter Szendy)
« Tout geste ponctuant est décisoire »
Certes ! Et de faire bouger la ponctuation peut tout changer du sens d’une phrase. Ne pas oublier le titre du livre A coups de points, livre qui démarre, sans détour, par une scène de boxe. Un point c’est tout, vous dit on !
L’auscultation (Nietzsche)
Très intéressant développement de Peter Szendy sur l’auscultation et l’usage que Nietzsche en fait, reprenant, soixante-dix ans après Laennec, son “inventeur”, le terme d’auscultation pour le sortir du strict champ médical et l’appliquer à « toutes sortes de corps et de corpus, par exemple à des textes, à des concepts, à des valeurs. » (69). Il va ainsi notamment ausculter les idoles (Götzen aushorchen).
Il est aussi question dans ces pages d’un geste qui me semble bien oublié dans la consultation médicale banale d’aujourd’hui, la percussion. Elle était de pratique courante lorsque j’étais enfant, et je revois le geste des deux mains si caractéristique du vieux médecin de famille. Serait-ce parce qu’aujourd’hui des techniques similaires, mais électroniques, ont pris sa place (échographie ?) ? Même idée, envoyer un son et écouter son retour, distinguer les obstacles qu’il rencontre, les corps qu’ils traversent… comme le sonar du sous-marin.
Guillemets (Derrida)
Toujours dans Szendy, une magnifique citation de Derrida à propos des guillemets : « C’est la loi des guillemets. Deux par deux ils montent la garde : à la frontière ou devant la porte, préposés au seuil en tout cas et ces lieux sont toujours dramatiques. Le dispositif se prêt à la théâtralisation, à l’hallucination aussi d’une scène et de sa machinerie : deux paires de pinces tiennent en suspension une sorte de tenture, un voile ou un rideau. Non pas fermé, légèrement entrouvert. ». Laquelle citation est complétée par cette autre allusion : « Dans Signéponge, les guillemets sont décrits comme des “pincettes” ou des “épingles à linge” pour “mettre à sécher” une phrase, “comme font parfois les photographes dans le développement du cliché”. (81)
→ que fais-je quand je mets entre guillemets ? La plupart du temps je cite et dieu sait si je cite souvent. Mais je peux aussi isoler intentionnellement un mot du texte, le marquer d’un petit sceau (estime ou infamie), le décaler (bas ou haut) du contexte. En tous cas lui donner un statut différent et d’une certaine façon m’en désolidariser : ce n’est pas moi, n’est-ce pas, cela ?
→ et aujourd’hui que la voix n’est plus assez éduquée pour savoir ou pouvoir isoler le segment entre guillemets, ces deux horribles pratiques, l’une verbale « je cite », l’autre gestuelle, un petit mouvement crochu des doigts repliés, pour faire comprendre que ce mot-là, on le met entre guillemets, qu’on le prend avec des « pincettes »..
Et j’apprends que les guillemets en allemand se disent aussi petites pattes d’oie, ce qui est bien vu (Gänsefüßchen)
De percussion en répercussion (Szendy)
Retour à l’auscultation, « paradigme de l’écoute comme frayage » (88). « L’écoute fraye sa voie en suivant le fil ténu qui la conduit de percussion en répercussion »
→ n’est-ce pas là la réponse à la question du paragraphe « Labyrinthe » du dernier Flotoir ?
Éducation (Lichtenberg)
Il a des vues très intéressantes sur l’éducation, à l’opposé d’un formatage et plus encore d’une emprise, d’une soumission : « Dieu nous garde que l’homme, dont le maître est la nature entière, ne devienne une boule de cire dans laquelle un professeur imprime son auguste portrait. » (F38, p. 76)
Langues vivantes (Lichtenberg)
Il semble aussi très en avance sur son temps, et même sur le nôtre, quand il prône un vrai apprentissage des langues étrangères. Même si je me désole devant la vérité de cette note : « Les langues vivantes sont en grande partie mortes pour les étrangers s’ils n’ont pas vécu parmi le peuple. Il est si difficile d’apprendre tous les petits rapports dont elles sont faites, et presqu’impossible quand on est âgé. » (F. 161)
L’humour de Lichtenberg
« Dommage qu’on ne voie pas chez les écrivains les organes de leur digestion savante, pour examiner ce qu’ils ont mangé. » (G. 34, p.69)
→ Difficile parfois de s’imaginer que Lichtenberg écrit au XVIIIe siècle et non aujourd’hui. Ses propos ne « datent » en rien et sont même souvent incroyablement actuels (je pense aussi que le tamis Billeter y est pour quelque chose).
De percussion en répercussion
Source : poezibao.typepad.com