Inflation de superlatifs
Lassée de l’inflation de superlatifs dans les médias en ce moment. Chaque nageur, chaque coureur est le plus médaillé de tous les temps, toute médaille est un exploit historique. Il faudrait faire un bêtisier de ces expressions et des métaphores des chroniqueurs sportifs qui font dans le lyrisme de bas étage. Pauvre langue ! Et surtout pauvre esprit pollué par cette sottise, cette célébration grégaire (« toute la planète sera devant ses écrans… » eh bien non, pas moi Monsieur et surtout pas les milliards de personnes qui vivent dans des conditions indignes alors que ces « jeux » coûtent si cher).
Mais faire mon autocritique aussi, car je m’aperçois recopiant mes notes d’Allemagne, qu’il y a beaucoup de très, de très beaux, de très belle, de passionnant, etc. !
De l’interprétation (Celibidache)
« Ce qu’on appelle communément l’interprétation, c’est la coquette somme de l’ignorance de celui qui joue et de celui qui écoute » (144)
→ J’avance lentement et peu dans le livre (La musique n’est rien) mais il génère de nombreuses ondes de choc ! Notamment sur la question des harmoniques et celle de la conception d’une œuvre, puisque dit Celibidache avec insistance, la fin est dans le commencement. Un peu comme il le fit au début de sa prise de conscience nouvelle de la musique, vers l’âge de quarante ans, je dois me pencher sur de très petites entités.
Peu travaillé en effet mon piano ces derniers temps, mais pas mal réfléchi en reliant ce que me dit S. et que je peux symboliser, résumer, concrétiser par son amusante expression sur les culminations, petites ou grandes, mais qui est au fond ce que dit aussi Celibidache… c’est l’art des relations, celui de comprendre la nécessité de la musique telle qu’elle est écrite, que ceci mène à cela, que la fin est dans le commencement, qu’il n’y a pas d’interprétation en somme mais parcours dans une topographie bien définie avec ses hauts et ses bas, ses parts ombragées et ses parts en pleine lumière, etc. Ce livre devrait rester posé sur le piano, avec ses soulignements comme autant d’avertissements. Et il faut travailler sur de toutes petites unités, une phrase, une page dans la mesure où je me sais incapable d’embrasser le tout d’une pièce un peu complexe. Apprendre par cœur aussi. Essayer de se détacher sur de toutes petites distances de la partition, du désir de bien faire, des difficultés techniques pour tenter d’éprouver de l’intérieur ce que dit Celibidache (et que lui parvint, parfois, à mettre en œuvre sur la durée entière d’une symphonie de Bruckner).
La musique n’est pas belle (Celibidache)
Ce livre provoque un ébranlement très salutaire dans les idées toutes faites et les certitudes. À ce titre déjà, il fait fonction d’antidote.
« Le seul souci en faisant de la musique doit donc être celui de tout oublier : comment va ce morceau ? Aucune idée. Voyons comment cela va. Si l'on n'a pas encore dépassé le stade de la beauté de la musique, on ne sait encore rien de la musique. La musique n'est pas belle. Elle est belle aussi, mais la beauté n'est que l’appât. La musique est vraie. (La musique n’est rien, p. 143)
Partition, exécution (Celibidache)
« C'est pourquoi, au fond une exécution n’a rien à voir avec la partition, parce qu'il y a là quelque chose qui surgit pour la première fois, même si vous avez déjà joué cela trois cents fois. Si cela ne se produit pas, cette première fois, alors l'acte de création n'est pas authentique, on ne fait alors de la musique qu'à partir de la mémoire. » (Celibidache, p. 143)
La topographie du morceau de musique (Celibidache)
« Chaque morceau de musique à une topographie propre, comme un paysage ici il y a une montagne, là, une vallée, une colline, une rivière, etc. Personne d'entre nous ne peut modifier cela ; mais il est certes possible de l'ignorer. Si vous ne voulez pas l'ignorer, il vous faut prendre garde à toutes les relations. En cela, vous pénétrerez dans ce paysage selon votre échelle, avec votre irritation, votre enthousiasme. Moi je marcherai autrement, mais la différence entre nous deux n'est pas constituée par une interprétation ; cette différence ne s'exprime que dans la matière brute : vous avez mis quarante minutes, moi vingt-cinq. Mais notre itinéraire à tous deux, à travers ce paysage, si imparfaitement qu'il soit dessiné par la partition, est une présentation du paysage, si toutefois nous suivons l'esquisse du compositeur. (MR, p.144)
→ lisant Celibidache, il m’arrive souvent de penser aussi à la poésie, notamment en ce qui concerne la question des relations entre les éléments, les parties : « prendre garde à toutes les relations ».
Bergounioux
Intervention intelligente de Tiphaine Samoyault (dans l’émission avec Bergounioux que j’ai commencé à écouter hier soir), tentant de décrypter ce que nous sommes nombreux à éprouver, cette fascination devant ces Carnets qui au fond ne parlent de rien que du déroulé ordinaire de jours assez ordinaires, lessives et trajets en voiture ou RER inclus. Ce serait cette normalité de la journée, répétée qui serait un des ingrédients de cette fascination.
→ S’interroger aussi sur ce sentiment de familiarité suscité à la longue par la pratique de ces Carnets et qui fait qu’entendant dans l’émission la scie ou ce qui doit être le chalumeau de l’appareil à souder, on a l’impression de voir Bergounioux en action dans son atelier, de savoir où il est dans la maison, de connaître parfaitement Paul soudain évoqué…