Carnet de notes de Florence Trocmé

De l'étendue musicale, 2

 
Du fragment (Jean-Paul Michel) 
Très beau titre et contenu à la hauteur, même si parfois un peu difficile en sa formulation, pour la contribution que Jean-Paul Michel a donnée à la revue l’Étrangère sur la question du fragment.  
« Nos facultés de dire tiennent aux puissances de symbolisation du langage, augmentées de la ressource des compositions d’effets sensibles qui sont la matière de nos arts. Ces opérations paradoxales donnent un bord désirable à nos mondes. Les bienfaits qu’elles prodiguent aux mortels sont une provende sans prix. » 
→ sans fin souligner l’immense chance de l’art pour l’homme et la nécessité de son accès au plus grand nombre, dès l’enfance. Pour cela même, cette provende sans prix. Sans prix justement alors que tout s’achète, se paie, se monnaye. Parce que c’est une nourriture (provende) aussi indispensable à la vie de l’esprit que la nourriture terrestre au corps. Banal mais clou à enfoncer. 
« Un jour vient où, après que de s’être évertués à franchir par tous les moyens, dans l’écriture, les limites qui vont avec l’écriture, limites qui, en vérité, font, et même sont l’écriture, on doit admettre buter sur les possibilités internes de son acte. – A ceux qui n’auraient pu prendre le laconique parti suggéré par Wittgenstein : “Ce qui ne peut se dire, il faut le taire”, il resterait par paradoxe, l’issue finement proposée par Derrida : “Ce qui ne peut se dire, il faut l’écrire.”. 
Mais écrire ce qui ne peut se dire ne peut signifier que deux choses : ou bien rêver l’écriture la voie d’un surcroît d’être à ce point sorcier qu’il fut en puissance de dessiner dans les espacements du lisible, au-delà du réel, du réel non moins réel que le réel donné antérieurement aux inscriptions humaines, ou bien rêver l’écriture la voie d’une effraction, non moins sorcière, des clôtures du déjà-là ; d’un passer-outre le champ figural par la trouée miraculeuse que paraît pouvoir procurer, par extraordinaire, la mise en jeu de certaines ressources du langage. » (L’étrangère, n° 35/36, p. 155 et 156)  
   
De l’étendue musicale (Marcelin Pleynet) 
J’avais raison de ne pas fermer tout de suite le livre, ou la porte du livre, de Marcelin Pleynet, L’étendue musicale. Non seulement, je me suis laissé prendre par la deuxième partie du livre, mais de surcroît, j’ai repris une partie de la lecture de la première partie qui m’avait si peu retenue hier.  
« Pour ordonner le vivant, mon être doit s’appliquer à en capter les ultimes profondeurs. Mon esprit doit s’efforcer à s’emparer des éléments humains, du goût, des instincts, de leur âme, avec tout ce qu’elle a d’insaisissable, d’inconscient, d’involontaire. 
Voilà pourquoi ma volonté, ma conscience, mon esprit (dans la mesure même où ils dépassent les limites ordinairement humaines du savoir et de l’action) se perdent eux-mêmes et deviennent objectifs. 
Ce que je veux donner, je dois le trouver. En revanche, l’élément objectif rend un son d’autant plus pur, plus profond, que mon âme est ouverte, du fait que agissant par l’esprit je me donne au sens particulier comme au sens général » (73) 
→ il me semble entendre ici comme un écho de la pensée de Claude-Edmonde Magny adressée à Jorge Semprun « nul ne peut écrire s’il n’a le cœur pur, s’il n’est dépris de soi. » 
Il faut dire aussi que si Pleynet  parle constamment de l’art, les peintres vénitiens, Bellini, Le Titien, Giorgione, l’architecte Palladio aussi, il parle presqu’autant et magnifiquement de la musique : 
« Leonardo da Vinci… Il suffit de lire ses considérations sur la peinture et sur la poésie pour constater qu’il était hanté par les comparaisons musicales. “La peinture, écrit-il, éveille une harmonie de rapports qui satisfont le sens de l’ouïe au point de laisser les auditeurs dans une extase d’admiration”… J’en ai fait l’expérience. »  
→ on est de nouveau ici dans cette liaison forte entre le voir et l’entendre. Une liaison que contrairement à M. Pleynet je ne crois pas avoir expérimentée. Certains sont, parait-il, doués de cette capacité de confondre les sens, la synesthésie : lettres de l’alphabet colorées (Rimbaud), sons engendrant des couleurs (Messiaen). J’apprends qu’il existerait plus de 150 formes de synesthésie différentes, mais ce qui m’importe ici, c’est le rôle, évident, qu’elle joue dans l’art. 
Plus loin, Marcelin Pleynet écrit aussi : « je vois avec les oreilles et j’écoute avec les yeux ». Il relate alors une expérience très fort de vide habité, dans la nuit vénitienne « il me semble qu’un autre temps surgit dans ce vide qui me tient immobile ou marchant plus léger que jamais » (92) 
Il avait juste auparavant relaté une conversation avec un jeune architecte féru de pensée chinoise et ils avaient évoqué ensemble ce livre qui compte aussi beaucoup pour moi, le (en fait les) livre(s) de Jean-François Billeter. 
 
Une vie (Marcelin Pleynet) 
Remarque émouvante : « Il faudrait, avant qu’il ne soit trop tard, que je dise ce que fut ma vie… non pas la relation comptable du dégagement politique et social, mais l’engagement physique, intellectuel, vécu dans son occupation essentielle, en corps, de la dynamique et de l’intelligence sensible… » 
→ et il faudrait ajouter dans l’intense compagnonnage des artistes, il suffit de lire la bibliographie de Marcelin Pleynet : de Rothko à Giorgone, de Lautréamont à Motherwell, de Rimbaud à Giacometti et j’en laisse de nombreux de côté. Peu de musiciens il est vrai, alors que la musique est si présente dans le livre.  
→ je me sens tellement plus proche en cette seconde lecture de Marcelin Pleynet, tellement plus concernée par ce qu’il écrit ! 
→ je ressors d’ailleurs de ma bibliothèque le numéro que la revue Faire Part avait consacré, en 2012, à Marcelin Pleynet. 
 
Question lancinante 
Et donc une fois encore cette question lancinante autour de cette bascule qui se fait, le plus souvent en sens inverse au demeurant, à savoir une première lecture enthousiaste, puis une certaine retombée lorsque j’y reviens, quelque chose de déceptif. Ici l’inverse exactement, une sorte de lecture ratée un premier soir et une forte adhésion, presqu’éblouie, le second soir. Tout cela est-il de mon fait, simplement dû à un état de la réceptivité et de la dynamique intérieures ? Pourquoi soudain suis-je à même de percevoir comme Pleynet creuse profond : « J’attends et je n’attends pas ce qui peut à tout moment survenir. Mais ce qui peut survenir n’est-il pas déjà là ? La fraîcheur de la nuit ne me promet rien d’autre que cetet attente vive et quasi solennelle d’un surgissement vide dans l’immobilité du présent. » (92) 
Je peux tenter une explication sur ce double mécanisme. Dans le cas enthousiasme puis déception, peut-être le choc de la nouveauté à la première lecture et un sentiment de déjà-vu dès la seconde lecture, preuve peut-être que l’affaire ne tient pas si bien la route ? Dans le cas contraire, comme une sorte de préparation, à mon insu, la lecture apparemment ratée ouvrant la voie à un accueil beaucoup plus engagé ensuite ? Quelque chose que je ne peux, ne sais encore recevoir mais dont la lecture défriche le terrain de telle sorte que très vite, à mon tour de pouvoir déchiffrer !  
Oui, pour finir, un bien beau livre que L’étendue musicale où vibre quelque chose que j’ai sans doute fini par percevoir. Comme si mon récepteur personnel avait réussi à faire l’accord sur la bonne longueur d’onde (le vumètre des vieilles radios Schaub Lorenz ou Telefunken d’autrefois, comme ces deux lèvres vertes qui tentaient de s’unir pour la musique ou la parole, émises depuis Hilversum, Sottens, Beromünster…, ces petites lèvres animées, minuscule incarnation de la grande désincarnation !)   
Dois-je donc avoir honte de ce que j’ai pu écrire hier sur ce livre ? Non, sans doute, mais peut-être dois-je en rabattre sur ma capacité à lire. La savoir très conditionnée. La reconnaître telle. Elle peut parfois se déployer en toute réceptivité et compréhension, parfois même un peu singulière. Mais elle peut aussi passer complètement à côté d’un texte. C’est un mystère, je le répète. Et cette question n’a pas un aspect strictement personnel et individuel, conjoncturel, car je pense qu’elle permet aussi d’examiner, in vivo, les processus de lecture et de réception de l’art.   
Le roi vient quand il veut, dit Michon. La reine, aussi.  
 
De la lecture comme dévoilement 
Réfléchissant à cette question, m’est soudain revenu le souvenir de ces petits livrets qu’on recevait parfois dans l’enfance. Il y avait là des pages vierges où passer un crayon à papier pour faire surgir le dessin caché, des pages remplis de petits traits et de numéros : dans certains cas il fallait relier les numéros pour reconstruire une figure, dans d’autres, c’est par le coloriage des cases qu’on la faisait surgir. Il y avait aussi toutes les images cachées dans l’image.  
L’expérience de lecture n’a-t-elle pas parfois à voir avec ces pratiques enfantines ? Chercher à découvrir, par une forme d’action, la lecture, le motif caché, la trame, la structure, l’élan à la base du projet du livre ?  
 
Écoute (Wyschnegradsky) 
Ivan Wyschnegradsky: 24 Preludes in quarter-tone system (excerpts) (1934/1970) (source) 
magnifique !  
On songe un peu aux pièces pour piano préparé de Cage. 
Josef Christof et Steffen Schleiermacher, pianoforti. 
Il me semble avoir entendu parler de Wyschnegradsky par Alain Bancquart. 
Il y a indéniablement dans ma recherche musicale quelque chose qui a à voir avec le temps perdu. Je ne crois pas que Proust évoque de relations entre un son et un souvenir lointain. Lui ce sont le goût et les sensations du corps surtout qui déclenchent les irruptions envahissantes et bouleversantes du passé. Et pourtant il a écrit des choses admirables sur la musique.  
Il y aurait comme une première empreinte, venue de la toute petite enfance, peut-être même du monde utérin comme le stipule le Pr Tomatis. Ces premières empreintes conditionneraient étroitement nos goûts musicaux ultérieurs ? Et nos premières lectures, quel rôle jouent-elles ? Et tout cela ne dit-il pas l’importance fondamentale de ce qui nous imprègne en premier. Je me souviens de ce titre de ce best-seller de F. Dodson « tout se joue avant six ans » 
 
Sofia Gubaidulina, Glorious percussion.  
Notes d’écoute : 
Effets de lointains, d’étendue musicale (M. Pleynet), sons qui vont cueillir au plus profond de soi sans que l’on sache exactement pourquoi. Des « battements », pulsation presqu’organique du rythme, le « rythme du sang anonyme » dont parle Rilke. Parfois des réminiscences de Bartók (La musique pour cordes, percussions et célesta) ou de Varèse. 
L’a-t-on jamais sollicitée pour des musiques de film ? (question qui est tout sauf dévalorisante) 
Pour l’allusion à Bartók, il y a bel et bien un celesta dans les instruments de Glorious Percussion !  : piccolo, 2 flutes, oboe, 2 clarinets, E-flat clarinet, bass clarinet, 4 horns (= Wagner tubas), 2 trumpets, 4 trombones, 2 tubas, timpani, percussion (wood blocks, sleigh bells, drum, bass drum, cymbals, suspended cymbal, and tam-tam), celesta, 2 harps, strings, and solo percussion (wood blocks, glass chimes, bamboo chimes, cabaza, hand drums, darabuka, bass drums, crotales, xylophones, marimbas, flexatones, triangles, suspended cymbals, drums, tambourine, agogo, and Javanese gongs) source 
Et joie de trouver sur Youtube une version vidéo complète de l’œuvre par les Percussions de Strasbourg
 

Source : poezibao.typepad.com