Carnet de notes de Florence Trocmé

Ce pouvoir nommé poésie

 

Proust et la lecture 
Citation archi-connue, certes, mais que j’ai plaisir à transplanter ici, car en ce lieu, elle me semble faire particulièrement sens : 
« chaque lecteur est quand il lit, le propre lecteur de soi-même. L’ouvrage de l’écrivain n’est qu’une espèce d’instrument optique qu’il offre au lecteur afin de lui permettre de discerner ce que sans ce livre, il n’eût peut-être pas vu en soi-même. » 
 
De l’énergie (avec Antoine Emaz) 
Antoine Emaz réagit, dans un mail, à ce que j’écrivais ici sur la question de l’énergie dans l’acte créateur :
« Lu ta note sur l'énergie : beaucoup aimé ta citation de Celibidache : "nécessité que toute la pièce soit contenue dans la première note". C'est vraiment pareil en poésie pour moi : énergie et tension. Un poème comme un arc bandé; Michaux, très grand énergique, disait "écrire pour court-circuiter". Je retrouve cela, comme toi, en musique, avec les Préludes de Chopin par Pollini ou ce fabuleux quintette avec violoncelle de Schubert par le quatuor Alban Berg.  
Et quand tu cites "force-forme", c'est montrer qu'en fait l'énergie seule ne suffit pas : ce qu'il faut c'est la contradiction active entre énergie et contrainte ou canalisation, serrage. Si tu laisses l'énergie se déployer anarchiquement, elle se déploie en un flux qui s'étale et devient lac ou mare, elle meurt de lenteur. En quelque sorte, il faut une énergie rentrée, contenue, sensible parce qu'elle vibre d'être tendue comme une corde. Après, certains poètes préfèrent l'harmonie, d'autres la stridence, c'est égal. C'est pour cela que la tension ne se résout pas forcément en équilibre, au bout. C'est un des reproches (insuffisance, plutôt) que je ferais à Jaccottet, sa poésie comme harmonie obligée. 
 
Une mesure prophylactique (Antoine Emaz) 
« Quand une œuvre m'attire, je cherche toujours à trouver ses failles pour moi, façon de ne pas être piégé par l'admiration. »  (correspondance)
Je me souviens avoir entendu Antoine Emaz, c’était à Bruxelles, je pense, expliquer comment il avait dû se dégager de ses deux grands maîtres, Reverdy et du Bouchet (je publie d’ailleurs aujourd’hui dans Poezibao une note de lui sur une réédition très bienvenue d’un des premiers livres de du Bouchet, par les éditions Fissile !). On est ici un peu dans le domaine des « conseils à un jeune poète ». Oui, il faut d’abord connaître, lire, admirer, voire s’identifier mais ensuite il faut arriver à trouver sa voix propre et cela Antoine Emaz l’explique bien aussi dans sa note d’aujourd’hui : comment du Bouchet lui-même semble se déprendre petit à petit de l’emprise sur lui de Reverdy.  
C’est aussi toute la question de la critique. Je déplore parfois de ne trouver dans les journaux qu’encensements convenus ou, plus rarement, éreintements en règle (hier Chevillard dans Le Monde à propos du dernier livre de Le Clézio).  
Or Antoine Emaz le rappelle, tout livre a ses failles, quasi obligatoirement. Les montrer, après avoir montré ses forces, il me semble que c’est faire à la fois œuvre critique et en même temps œuvre pédagogique (toute vraie critique ne devrait-elle pas être aussi pédagogique, en ce sens qu’elle apprend à voir ?). Il faut noter, et c’est là tout l’honneur du vrai critique, qu’Antoine Emaz écrit « failles pour moi », c'est-à-dire qu’il assume aussi la part subjective de son jugement : ce qui pour lui représente une faille.  
 
Du Bouchet 
« je marche dans un œil que je ne connais pas 

ces mots sourds 
ces éclats de lampe que je ne comprends pas » 
Trouvé admirables les textes de du Bouchet préparés ce matin pour l’anthologie permanente de Poezibao. Et trouvé de nouveau des échos avec l’œuvre de Raphaële George, cette question de l’œil par exemple.  
Ou ce vers, comme matrice de tout vers : « il n’existe qu’une seule phrase qu’on n’a pas encore déchiffrée ».  
 
De la photographie (Susan Sontag) 
Ici encore une citation bien connue, mais qui m’aide à réfléchir la lancinante question du pourquoi photographier (qui renverrait à pourquoi écrire !) 
« Toutes les photographies sont des memento mori. Prendre un cliché, c’est participer à la vulnérabilité d’un être, à la nature instable et mortelle d’un être ou d’une chose » (Susan Sontag, La photographie, p. 26) 
Et cela de nouveau renvoie à George Didi-Huberman et ses papillons épinglés. Cela va même plus loin puisqu’alors, pour retenir l’image, il faut tuer le papillon. On sait que dans certaines populations, la photographie est considérée comme attentatoire à la vie même.  
Elle est en tout état de cause, et il faut le savoir quand on photographie, d’une certaine manière attentatoire aux êtres et aux choses par cet arrêt ou suspens de la vie qu’elle implique. Elle désolidarise la chose de sa vie, acte gravissime si l’on y pense bien, puisque la chose n’existe par définition que par la vie qui l’anime.  
 
Du voir (avec Rilke) 
Retour à Rilke via George Didi-Huberman qui sait aussi bien puiser aux sources de la littérature qu’à celles de la philosophie, de l’histoire ou de l’histoire de l’art. Un nouveau chapitre de Phalènes, intitulé « sous le regard des mots » reprend une préface écrite pour un livre de K. Winkelvoss, Rilke, la pensée des yeux. (2004). 
Il s’agit de travailler sur l’image poétique, en montrant que les tenants de “l’imaginaire” (via Jung ou Bachelard) ont trop ignoré ce que les mots font aux images et que de leurs côtés les tenants du “symbolisme” « auront, symétriquement, échoué à reconnaître une bonne part de ce que les images font aux mots. ». Il va s’agir donc d’étudier ce que Rilke a réellement fait et transformé chaque fois qu’il produisait une image poétique. « L’œuvre de vision est faite / fais maintenant œuvre de cœur / sur les images en toi » écrit le poète et Didi-Huberman ajoute cela, essentiel : « il n’y a pas lieu de dresser le visible contre l’invisible,[car] c’est ne rien comprendre à leurs relations concrètes, et c’est ignorer le – certes mystérieux – troisième terme, le “cœur” qui rend possibles, et même inévitables, leurs incessantes mêlées ou démêlées, qui sont en fait d’incessantes pulsations. » (Georges Didi-Huberman, Phalènes, p. 181).  
 
Du voir encore (Rilke toujours) 
« Œuvre de mots mus par le désir de voir et de faire voir », dit Didi Huberman de Rilke en rappelant l’impératif poétique des Cahiers de Malte Laurids Brigge : « j’apprends à voir ». « Voir, poursuit-il, c’est pour Rilke, d’abord accepter l’expérience – le risque, l’épreuve, le dessaisissement – d’être regardé par ce qu’on voit. D’en être concerné, transformé, impliqué, blessé, révélé, bref ouvert jusqu’au cœur. » 
→ terrible expérience surtout si l’on songe, pour soi et pour tant de ceux que l’on lit, à cette autre réalité : celle des mots érigés en mur, en barrière, en protection, en barrage contre le Pacifique de ce qu’il y aurait à voir. Il semblerait que Rilke ait eu le courage de la démarche inverse. « Non pas chercher les mots pour dire ce qu’on voit, mais trouver les mots pour que soit dit et inscrit que nous sommes regardés, ouverts, transformés par ce que nous voyons » (182). Et c’est donc aussi renvoyer, d’une certaine façon à ce rôle de medium du poète, tel que le conçoit, il me semble, un Jerome Rottenberg.  
Et je pense aussi à Nicolas Pesquès et à sa longue quête de la Face Nord de Juliau en lisant : « Comment écrire ces moments de mutité, ces moments interloqués que sont si souvent les regards ? Il faut, d’abord, détruire en soi tout le discours des clichés linguistiques, qui camouflent l’apparition derrière ses clichés figuratifs. C’est en ce sens que Rilke peut affirmer : “Presque tout ce qui arrive est inexprimable et s’accomplit dans une région que jamais parole n’a foulée”. » (182) 
→ ce territoire, qui est à la fois celui de la poésie comme pointe extrême de la littérature et aussi celui de la psychanalyse. Territoires que jamais parole n’a foulés, ensevelis sous des tombereaux de mots-pierres à déblayer un par un, par l’étude, l’attente, le silence.    
 
Renverser la question (G. Didi-Huberman) 
« Il faut renverser la question : non pas se demander à quoi sert une réflexion historique et esthétique pour mieux comprendre un objet littéraire comme l’œuvre de Rilke, mais en quoi les mots voyants d’un poète peuvent révéler au philosophe ou à l’historien d’art – à toute personne en général qui ouvre les yeux et tente de penser cela – le “cœur” même de ses propres objets de regard. » (184) 
→ cela sans doute que tente sans cesse ce flotoir, mais aussi qui est cherché sans doute dans toute lecture, qui la rend si nécessaire : en quoi ces œuvres-là peuvent-elles aider à comprendre le monde, ou même quelques aspects de ce monde, ou même un simple objet ? Et soi-même, aussi, surtout dans les années d’apprentissage.  
 
Élargir le domaine des sens (Rilke) 
Et agrandir le monde, alors que notre mesure est si étroite, petite, restreinte, locale, limitée, partielle, partiale : « Rilke prête à l’artiste une capacité à “élargir les divers domaines des sens” » et Didi-Huberman poursuit : « il ne s’agit pas d’inventer au sens de la simple fantaisie, mais au sens de la découverte archéologique, mise au jour des matières et temps enfouis dans les mots. (185) 
→ cela aussi sans doute qui permettrait de tracer une frontière entre des livres qui ne feraient que jouer avec les mots, par fantaisie, même brillante, même talentueuse et ceux qui travaillent tout autre chose, cette mise au jour de ce qui est enfoui dans le visible. Cela que l’on sent parfois d’instinct, surtout en feuilletant à la suite plusieurs livres, mais qu’il est si difficile et périlleux d’énoncer et d’élaborer.  
 
En passant 
Ce surpeuplement inouï du monde non seulement par sa proliférante richesse à chaque milliardième de seconde mais aussi par tout l’accumulé du déjà vécu, déjà passé, déjà transformé, du plus petit quark à la plus puissante cervelle humaine 
 
La phrase de Rilke 
Cette phrase de Rilke n’était pas, disent Georges Didi Huberman et Karine Winkelvoss « la traduction plus ou moins fidèle d’une vision située en amont, mais la vision elle-même dans son déploiement d’authentique sensorialité dont les mots se font l’organe. » (185) 
→ et donc de tenter de lire Rilke en allemand et de prendre conscience, malgré l’opacité encore pour moi de bien des passages, de cette sensorialité, dans l’exploration par exemple du thème du visage, dans tout le début des Cahiers de Malte Laurids Brigge  
→ le côté explorateur, palpeur, détecteur, analyseur des mots, au-dessus de la nappe phréatique.  
 
Ce pouvoir nommé poésie (Didi-Huberman) 
Conclusion de ce très beau chapitre : « Il arrive que les images ne relèvent plus de l’imagerie, ni même de l’iconographie, ni même de la rhétorique quand elles se font figures. Il arrive qu’elles atteignent au rythme et à sa profonde démesure. Dans ces moments, la chose (Sache) danse, se retourne et livre un pan de sa cause (Ursache). Or, il est du pouvoir des mots que de regarder, symptomalement, musicalement, vers cette origine. Ce pouvoir nommé poésie. » (193)  

Source : poezibao.typepad.com