Carnet de notes de Florence Trocmé

Le grondement

Ce soir, le grondement, le grondement sourd, l’ambivalent, le grondement de la vie-mort, le grondement de la vie qui va avance fore se développe cogne et bat, sang grondant dans les veines comme torrent dans un canal étroit de pierrailles. Grondement de la mort, collection infinie d’effondrements de délitations d’écoulements de décompositions, rongements infimes accumulés en informe grondement de fond, cheminent de concert, vie et menace, menace de la vie, terrible, impérieuse, tueuse du faible et du timoré, la vie passe son chemin, roule ses meules, gonfle ses flots, pousse ses vents, sème sa mort, son inhérente, son obligatoire, son obligée. Sans appel, pas de cours de cassation, pas de jury populaire à attendrir. Implacable, loi d’airain. Ça gronde, ça gronde dans le for intérieur, houle et ressac de la peine et du désir, de l’audace et de l’asthénie, ça gronde dans le ciel d’hier et d’aujourd’hui, orages, avions, missiles, la rumeur gronde, misère et révolte, ça gronde dans les glaces qui s’effondrent, ça gronde dans les fleuves qui montent, ça gronde dans les paroles embrasées par la peur et la haine, ça gronde dans les usines à canons, ça gronde dans les chaudières du monde, ça gronde au-dessus des têtes, ça gronde dans les têtes, ça gronde dans les sexes, ça gronde dans les ventres. Grondement sourd, à oublier à tout prix, ne pas entendre, musiques vissées sur les oreilles, slogans en bandoulière, illusions ras le sac à dos. Mais ça gronde, ondes du grondement en amplification et propagation à la ronde de proche en proche. Irréversibilité déjà. Le grondement déferle. L’homme fut un silence perdu entre deux infinis de bruit, atomes et galaxies. Silence détruit, obnubilé par le grondement, le grondement en approche, bruits de bombes et de cyclones. Inextinguible déjà. Grondement de l’ogre, sans visage, sans corps, sans matérialité, qui fond sur le monde.

Source : poezibao.typepad.com