Sensure (Bernard Noël)
Anne Malaprade écrit dans une note sur Le Monologue du nous de Bernard Noël : Elle [la sensure] ne consiste plus à interdire de parler ou de s’exprimer. Il s’agit plutôt de vider de sens toutes pensées, toutes paroles prononcées. La circulation des sens est coupée. Aucune signification ne subsiste, aucune hypothèse n’est reçue : la charge sémantique du verbe est confisquée par les médias et le pouvoir économique, de même que toute direction (tout chemin, tout avenir, toute évolution, tout futur) est barrée à celui qui veut avancer, bouleverser, renverser un ordre des choses qui se confond avec l’ordre économique. »
→ Et c’est encore plus pernicieux et dangereux que de museler les gens, c’est occuper leur temps de cerveau, expression de sinistre mémoire. Ça commence par coca-cola et ça finit par une véritable énucléation mentale. C’est pourquoi la seule mais si difficile et fragile résistance consiste à travailler la possibilité du sens, par tous les moyens et en particulier par ceux de l’art, de la littérature, de la musique. Qui permettent de déjouer cette sensure par une forme de mal-pensance opiniâtre.
→ Et écrivant cela je ne peux m’empêcher de penser à celui à qui je rends visite quotidiennement ou presque, en sa langue, l’allemand, Victor Klemperer ; dont je considère de plus en plus comme héroïque la forme de résistance, dans le dénuement le plus complet, au cœur de l’abjection des mesures anti-juives ne cessant de s’aggraver : noter, au péril de sa vie, enregistrer ce qu’il voyait et surtout ce qu’il entendait, notamment dans la langue employée par les nazis. Il y avait bien alors cette censure de toute intelligence, de toute pensée [découvert hier soir qu’il y avait à Dresde, en 1943, une guillotine électrique et qu’y étaient conduites environ vingt-cinq personnes chaque jour, parfois simplement parce que leur étoile jaune était un peu cachée par le rabat du manteau… ]. Klemperer savait très bien que si le moindre de ses papiers était découvert, ce serait son sort, immédiatement. Et il a continué.
De l’épopée
Très beau développement de Patrick Beurard-Valdoye en réponse à Pierre Drogi sur le rapport entre son « narré » et l’épopée.
« L’epos permet d’inventer moins un récit fait de strates historiques, que d’insolites géographies entrelacées dans la « multité », où le langage joue un rôle majeur de tressage et de ligature. [...] Le narré active des zones mnésiques, il prône l’intuition des origines. La rivalité entre neurologues et psychanalystes montre qu’on est à l’aube des connaissances sur la mémoire. Les mémoires. L’écriture poétique réveille probablement des mémoires enfouies, l’acte ferait remonter des traumas ancestraux, figés dans les cartilages temporels. Ce n’est pas que transmission intergénérationnelle, mais aussi des gestes d’inconnus que l’écriture attraperait au vol. Il faudrait considérer en outre que la mémoire est mobile et plastique. Fini ce schéma des cerveaux gauche et droite. Les arts poétiques sont artistiques et scientifiques, intuitifs et rigoureux. Ils abordent les berges de l’énigme avec arraison et oraison. »
[Je me félicite d’avoir pris l’initiative de ce jeu de questions réponses de Patrick Beurard-Valdoye avec certains de ceux qui étaient présents à son récital du 6 mars à la Maison de la Poésie de Paris !)
Soirée de lecture
Cette magnifique soirée de lecture. Le Monde avait été lu avant et n’est pas venu polluer le temps de lecture, dévolu à la musique (Wolff), à Christian Hubin, à Mathieu Brosseau et à Pascal Quignard. Ce dernier me stupéfie (Sur l’idée d’une communauté de solitaires). J’aime aussi beaucoup le livre, très particulier, de mon ami Mathieu. Et Hubin, quel écrivain de premier plan.
Lu aussi les deux premières pages du nouveau livre de Pascal Quignard chez Galilée, Critique du jugement.
Toujours ce mystère : pourquoi certaines soirées de lecture sont aussi riches, aussi fortes, et d’autres, la veille, le lendemain, avec les mêmes livres, pauvres, plates, tristes ?
Le lieu où je me retire à part moi (Jean Tardieu)
« Le lieu où je me retire à part moi (quand je m’absente en société et qu’on me cherche, je suis là) est un théâtre en plein vent peuplé d’une multitude, d’où sortent, comme l’écume au bout des vagues, le murmure entrecoupé de la parole, les cris, les rires, les remous, les tempêtes, le contrecoup des secousses planétaires et les splendeurs irritées de la musique. […] C’est sur ces échafaudages, tremblants et vides, mais très hauts, comme la voilure des trois-mâts, c’est là que se déroule, nuit et jour, l’inépuisable spectacle, sous les rafales tournantes des phares dont la source inconnue met au monde les fables qui, depuis l’enfance, m’ont nourri sans me consoler. » (Jean Tardieu, Œuvres, Paris, Gallimard, collection « Quarto », 2003, p. 1271, cité par Frédérique Martin-Scherrer dans son beau feuilleton Tardieu à 360°, en cours de publication dans Poezibao.
→ pour moi ce lieu de retrait, de retraite est souvent offert par un livre, un disque, un trajet en voiture ou en autobus…Et si souvent, en autobus, précisément, je pense à Pierre Michon et à ce qu’il raconte du spectacle des gens dans l’autobus, après la nuit où il a enfin pu enclencher l’écriture des Vies Minuscules.
La matière du poème (Pierre Drogi)
Pierre Drogi répond, ici, à Emmanuèle Jawad, cela, que je recopie car c’est une aide pour la lecture des poètes :
« On va chercher loin le matériau, qui peut relever de toutes les zones de la sensibilité ou de la pensée, éléments d’ordre psychologique, réflexions consécutives à des lectures, pensées intempestives, inopportunes qu’on ne peut écarter qu’en les notant, ou obsessions du moment, bribes entendues etc. Tout concourt ou peut concourir au poème. Tout, non plus, n’y entre pas et il s’opère un tri curieux dont je ne suis pas certain que l’opérateur soit le maître ! Le processus se déroule presque seul : on l’accompagne, on l’assiste tout au plus de tout son maigre « savoir », cru acquis. Si le sens se prend aux mots, si le matériau « extérieur » (l’impulsion première) s’incarne par eux, si on sent qu’une osmose est possible, c’est en marche.
Les superpositions de sens, les empilements, les jeux de mots, éventuellement entre plusieurs langues, les associations dites d’idées, les rappels étymologiques, tout ce qui donne une épaisseur à chaque mot pris individuellement puis dans la pâte verbale fait effectivement partie de la panoplie de l’expérimentateur. Et même le mot pris pour un autre, quand on croit que la cible peut être atteinte en visant ailleurs. De ce point de vue, l’interprétation « riche », voire plus que riche, des textes est aussi un écho à la façon de procéder du poème et elle est bien dans la manière de celui-ci, dans la manière de ce qu’a tenté celui-ci. »
Emil Gilels
Chez Emil Gilels dans son magnifique disque d’extraits des Pièces Lyriques de Grieg (qu’André Hirt me suggère d’écouter en lissant Stifter, superbe idée), l’art des fins. Une fin qui ne clôt rien mais qui semble déboucher sur un indicible, l’au-delà du temps présent, le vide non-vide, les présences fantomales, à commencer par celle de cette mélodie qui vient de s’éteindre.
Musique et désir (Jacques Drillon)
Une magnifique citation de Jacques Drillon, dont me fait cadeau Christian Tarting :
« La musique n’apporte pas du plaisir, mais du désir. Un désir sans objet, un désir affolant, un désir dont on ne sait que faire, une tension qui ne peut se résoudre que par une tension plus grande encore. Elle n’agit pas comme une drogue, mais comme l’accoutumance à une drogue. […] Celui qui aime la musique l’aime toujours davantage. Il y est condamné. Il est dans un état de déséquilibre perpétuel. […] La musique est une fuite vers la musique. Elle ne se définit que par soi-même, que par un mouvement vers soi‑même. Elle ignore l’assouvissement, la paix. Elle est escalade, ou dégringolade, peu importe. Dans tous les cas, la mort est au bout. Car la musique interdit le sommeil. Toujours elle vous relève. » (Jacques Drillon, Notes de passage, Paris, Ramsay, 1986, pp. 25‑26.)
Note de passage
Ce livre, médiocre, ne vaut que par ses citations. Flotoir ?
Deux préjugés (F. Wolff)
J’avoue avoir un peu de mal avec le livre de Francis Wolff qui demanderait sans doute une lecture un peu moins chaotique ! La démonstration philosophique est d’une très grande rigueur, bâtie pierre après pierre et parfois je m’y perds un peu.
Mais je veux retenir cela : « Il y a dans le monde un autre type d’entités que les objets physiques existants dans l’espace, ce sont les évènements qui surgissent dans l’ordre du temps ; et ce type d’entités est doté de propriétés que nous ne pouvons pas voir mais entendre. La musique est donc figurative mais elle ne figure pas des choses, mais des évènements purs de toute chose. » (290)
Il poursuit : « La représentation musicale n’est pas "chosique". Et la signification musicale n’est pas nominale. Car les deux préjugés, visualiste et nominaliste sont liés [...] Nous entendons que la musique parle, mais sans noms : elle parle pour ainsi dire un langage purement verbal d’évènements. De là l’impossibilité où nous nous trouvons de désigner ce dont elle parle. Nous entendons bien qu’elle représente quelque chose, mais sans rien d’imaginable visuellement. De là la difficulté à imaginer cette sorte de représentation. La musique a une structure dénotative sans rien pouvoir nommer ; et elle a une structure représentative, sans rien avoir de visuel. » (291)
Image et musique (F. Wolff)
« Il y a dans la musique comme dans l’image, un processus de transmutation du matériel en spirituel. [...] Dans l’image, la chose représentée existe sans sa matière et hors du temps. L’image la fixe, telle qu’en elle-même, dans son instantanéité éternelle » (294)
→ remarque particulièrement féconde en ce qui concerne la photographie.
Francis Wolff en vient à distinguer trois niveaux : « il y a bien trois niveaux, dans l’image, comme en musique. Il y a le sensible, le pur sensible : des couleurs, des sons. Il y a le fait que, parfois, on voit la configuration des couleurs comme une image ou que l’on entend l’ordre des sons comme une musique. Couleurs et sons sont devenus des signes, ils sont alors représentatifs. Et il y a, au troisième niveau, ce qu’ils représentent : des choses réelles ou imaginaires pour l’image ; l’ordre des évènements purs d’un monde imaginaire pour la musique. » (295
Notes amères (C. Hubin)
Je continue ma lecture très concernée et passionnée de Christian Hubin. Et je découvre cela, terrible : « L’écrit, vieil égout collecteur. Une part baptême d’autiste ; une part onguents d’histrions. » (76)
Qu’est-ce que la poésie
et puis, soudain, l’étonnement, le choc presque, au fil de la lecture de Rouleaux de Christian Hubin, d’une page plus dense, plus remplie, s’ouvrant ainsi « Et, me ressassais-je : qu’est-ce que la poésie ? »
La réponse, à reprendre entièrement ici bien sûr :
« Un rapport à l’indistinct. Une minutie sporadique.
Un faux pas gagné sur verglas ludique. Un hoquet à
coefficient variable
Au fond c’est un état. Il survient, cesse. Pourquoi ? (Rouleaux, p. 78)
"Le lieu où je me retire à part moi"
Source : poezibao.typepad.com