Carnet de notes de Florence Trocmé

"Une écriture soumise au divers, à la polyphonie, au multiple"

 

Une clé peut-être (Jean-Philippe Cazier)  
Continué de me confronter à ce texte exigeant et perturbant de Jean-Philippe Cazier, Ce texte et autres textes. Il écrit : « Ce texte détruit, consumé, apparaît au lecteur dans sa réalité, sa blancheur brusquement offerte, ruinée – juste le temps alors de lire ce texte détruit, juste le temps de lire cette perte, fixer l’éclair de sa destruction (détruit consumé d’un même mouvement, ce texte détruit, libéré et donné : donne à lire ce qui le détruit et détruit ce qu’il donne à lire (ce texte est alors lire cette ruine… » (52).  
→ Petit à petit s’impose à moi une dimension tragique de cet écrit, c’est une entreprise de mort et une emprise de la mort dont on peut imaginer le danger pour l’auteur.  
L’auteur qui précise à la tout fin (66) : (Ce texte / pour être / déchiffré / doit être / défait / refait / puis défait / puis refait / puis défait…………………………………………, etc.). » 
 
Différentes registres (Christian Hubin)  
Chez Hubin (Rouleaux), sans doute (il est parfois bien hermétique), outre le phénomène d’extrême condensation déjà imaginé, le recours à toutes sortes de registres : le satirique, la critique de la société, l’observation précise et lucide, le métaphysique... 
Quelques exemples :  
« Médias culturels. Calques histrionesques. Aras bigarrés fientant du perchoir » (31) 
→ imaginer, non sans rire, les présentateurs de journaux et d’infos en aras bigarrés fientant du perchoir ! Aide à se défaire de leurs redoutables pouvoirs. 
« Ces montages coruscants qu’on nomme systèmes. Au contraire du vœu de Juarroz, pulvéri[sant] les concepts, – qu’est-ce qu’un concept ? Une prothèse ? Un clone de l’intelligible. » (31) 
« Dévorés de Moi-tous, du Nous. L’atermoiement du moindre savoir. L’exaction de gloser le monde. » (32) 
 
Musique ancienne (Christian Hubin) 
La musique ancienne semble jouer un grand rôle dans la vie de Christian Hubin qui en quelques pages cite Machaut, Dunstable, Gesualdo  
« Dunstable. Motets. Ce qui nous dissout seul nous crée. Brièvement salutaire, téléonomique, atterré. » (36) 
[NB : John Dunstable (né vers 1390 ; mort le 24 décembre 1453 à Londres) était un compositeur (principalement de musique vocale sacrée), mathématicien et astronome anglais, dont les innovations harmoniques ont exercé une influence profonde sur certains compositeurs du début de la Renaissance comme Guillaume Dufay et Gilles Binchois. Source] 
 
De la lecture (Christian Hubin) 
Ici serait une sorte de relevé systématique (bien sûr inenvisageable) de toute occurrence du mot lecture.  
« Lecture qui frotte non les mots, mais isomorphe, un sens à peine développé, ses irruptions, ses points sporadiques à venir ».  
Une de ces formules totalement ouvertes pour le lecteur de Christian Hubin, que l’on peut lire sans doute de multiples manières, proches ou non de ce qu’il a voulu vraiment dire.  
→ Ce sentiment à la lecture de certains textes d’effleurer des pointes de sens, possibles ou impossibles à relier. Des éclats de sens possibles. Et que le contre-sens ne soit pas tabou, qu’il ne soit plus l’épouvantail agité devant l’apprenti linguiste… 
Comment l’entendez-vous ? disait merveilleusement Claude Maupomé jadis sur France Musique qui va si mal aujourd’hui. (À la radio, le robinet à musiques, de qualité il est vrai, des jours de grève). 
Comment l’entendez-vous ? qui suppose une pluralité d’appréhension d’un monde. Il suffit de songer aux mêmes versions d’une œuvre musicale par différents interprètes pour voir qu’il y a bien des manières diversifiées, parfois même antagonistes, d’entendre et de comprendre.  
 
Louis-René des Forêts (A. Veinstein) 
Louis-René des Forêts dont je viens de croiser un des beaux et rares portraits lors d’une pérégrination sur le net.  
Après Yves Bonnefoy, André du Bouchet et Jacques Dupin une quatrième grande rencontre de Veinstein. Peut-être plus rencontre avec l’œuvre qu’avec l’homme qu’il a connu mais avec qui il semble que les liens n’aient pas eu l’intensité de ceux avec Bonnefoy, du Bouchet ou Dupin. Il le rencontre pour la première fois en 1965 au Mercure de France alors qu’on venait d’annoncer aux responsables de la revue qu’elle ne paraîtrait plus (elle avait traversé les siècles depuis 1672 si on la fait remonter au Mercure Galant).  
Et pour moi, à cet instant, une ombre familière, une toute proche qui ayant repris ses études à la soixantaine entreprit et signa une belle thèse sur le dit Mercure Galant. 
 
Silence et écriture (Des Forêts, Veinstein) 
« Dans ce face-à-face, ce combat inégal avec le silence qu’est l’écriture, tenir, c’était tenir tête à ce qui coupe le souffle et laisse sans voix, quand nous ne sommes que les spectateurs des mots qui se dissipent » 
→ cela qui renvoie à la citation de J.-P. Cazier un peu plus haut, fixer l’éclair de la disparition du texte, la scène du film toujours revenant à la mémoire, lorsque du fait de l’exposition à la lumière et à l’air, la fresque s’efface du mur en un instant, elle qui était demeurée cachée et intacte pendant des siècles (Fellini, Roma) 
 
La musique est ce que je préfère au monde (des Forêts) 
Alain Veinstein insiste sur le rôle central de la musique pour Louis-René des Forêts : « Silence et musique sont sans doute les deux faces de sa relation au langage » (113), des Forêts qui a révélé dans un entretien : « la musique est ce que je préfère au monde ». Et Veinstein d’ajouter : « Pas un concert du Domaine musical auquel j’ai assisté sans que je l’aperçoive dans la salle. Un soir, à l’entracte, il me parla de sa passion pour Webern, qui rencontre le silence en recherchant l’essence de la musique et en fit, “avec une hardiesse stupéfiante”, un élément constitutif de son art. » 
« Je me fie à mon oreille, déclarait des Forêts dans un entretien, chose que Rimbaud, entre tous, m’aura apprise. » (116) 

Lisant Klemperer 
Effroi de penser qu’on en est seulement au seuil de l’été 42 et que la situation est déjà presqu’intenable, il le dit sans cesse… les atteintes continuent, la peur est omniprésente mais il trouve le courage de continuer son enregistrement clandestin écrit des faits, sachant parfaitement que si un seul de ses papiers est retrouvé lors d’une perquisition (dont sa femme dit que ce ne sont plus des Haussuchungen, des perquisitions mais des pogroms), cela signifie son arrêt de mort. 
 
Pascal Quignard 
C’est vers lui que se tourne maintenant Alain Veinstein dans Les Ravisseurs. On quitte donc les très grandes figures pour quelqu’un qui a sensiblement l’âge de Veinstein et qui est son ami depuis quarante ans. Mais c’est bien aussi autour de L’Éphémère qu’ils se sont connus.  
Reconnaissance immédiate par Veinstein de la singularité de l’écriture de Quignard : « Ce qui me frappa d’emblée c’est la langue dans laquelle il écrivait, son vocabulaire, sa syntaxe abrupte, une langue d’obstacles que son inventivité levait un à un ; en aucun cas une langue d’accueil, à l’abri de laquelle il était possible de se reposer » (122) 
Plus loin, Veinstein parle de l’imbrication des mots au silence, du rejet du discursif, de la pratique d’une langue extrême « c'est-à-dire ce qui reste quand a été retranchée la langue acquise, sociale, ce qui monte toujours du fond de nous. » (133) ou bien encore « écriture déprogrammée, toujours imprévisible, soumise au divers, à la polyphonie, au multiple » (134) 
 
Paule Philip 
Toujours dans Les Ravisseurs et dans l’évocation de Pascal Quignard, Veinstein fait allusion à Paule Philip, qui vivait à Londres et qui avait fondé cette maison d’édition, Le Collet de Buffle. Elle est proche des Waldrop, d’Anne-Marie Albiach, de Claude Royet-Journoud, de Jean Daive. Elle publiera Écho de Quignard en 1975…. 
 
Tel Quel, 6 
[Rappel : piocher aussi souvent que possible dans l’édition fac-simile des Cahiers de Paul Valéry et donner quelques lignes à lire.] 
Quoique ce soit que l'on dise, on peut - ou l'on doit - mettre avant ce signe : JE dis que - que l'on peut aussi écrire JE dit que –  
Et ce signe signifie tout un développement qui fait dépendre la valeur de ce qui va être dit  
1° de la personne qui parle –  
2° du langage en soi (commme propriété générale)  
3° de la relation de 1 et de 2. 
Paul Valéry, Cahiers, édition fac simile du CNRS, tome 26, 1942-1943, p. 242.

   

Source : poezibao.typepad.com