Carnet de notes de Florence Trocmé

Ces émois qui font l'avenir

 
Des nombres (Philippe Jaffeux)
Philippe Jaffeux parle souvent des nombres, parfois même d’une obéissance au nombre ce qui laisse supposer des contraintes que je n’ai pas encore élucidées ou détectées ! « Il obéissait aux nombres pour apprendre à se révolter contre l’ignorance incalculable de l’écriture » (n° 19) 
→ belle justification (double sens !) des contraintes telles que celles que s’imposent des Ch’Vavar, Suel, Roubaud, les membres de l’Oulipo.

 
De l’enfance (P. Jaffeux) 
Thème qui se précise de page en page : « il fut recréé par son enfance lorsqu’il oublia de savoir écrire pour des lecteurs immatures » (23, n° 19) 
 
Du hasart (P. Jaffeux) 
Encore une notion récurrente à laquelle je résiste, comme souvent aux néologismes (alors que moi-même…!), tels le Ecre de Nicolas Pesquès par exemple, dont j’admire pourtant si profondément l’œuvre. Mais quand même ce hasart commence à me parler, art qui se fait avec le hasard ? Part de l’aléatoire cher à certains musiciens.  
 
De l’animal et de l’ombre (P. Jaffeux) 
Autre thématique qui court de Courant en Courant : « il parlait seulement pour ne pas être compris afin de glorifier le cri inhumain de chaque animal » (n°20) 
D’autres réflexions aussi semblent reprises régulièrement, celle sur l’ombre par exemple : « Nos ombres traduisent en plein jour la prochaine apparition d’une nuit inéluctable » (n° 21) 
Je suis heureuse de voir se dégager petit à petit les récurrences, les thèmes du texte et de ce fait de ne plus le lire phrase par phrase, comme si elles étaient déconnectées. 
 
Du silence de l’image (Philippe Jaffeux) 
 « Seul le silence indiscutable des images étouffait ce vacarme de sa pensée dialectique. » (ibid.) 
→ très intéressante cette notion de silence de l’image, silence indiscutable. À entendre sans doute comme quelque chose dont on ne peut parler, dont on ne peut discuter. Je l’ai tellement souvent ressenti ce silence de l’image devant telle ou telle photo. Tout comme la musique, les images parlent mais on peut dire paradoxalement en silence, si l’on veut par-là se référer à l’absence de discours. Il y a un silence indiscutable de la musique, on ne peut pas en discuter. Elle met la pensée dialectique en échec.  
  
Homère est morte (Hélène Cixous) 
Très beau chapitre « Elle revient à Arcachon » dans le dernier livre d’H. Cixous, Homère est morte. Constamment se mêlent le pendant et l’après, le pendant les deux dernières années de vie de sa mère avec tout l’accompagnement au quotidien et l’après, l’après peu présent au début du livre et dont l’évocation devient, il me semble, plus prégnante au fur et à mesure qu’on avance dans le récit. « 27 juillet 2013. Je passe ce mois dont elle a ouvert la porte, – et nous sommes passées ensemble par un tunnel de ciment de l’autre côté du temps, – dans notre maison comme dans ce Mutterleib, ce corpsmaman dans lequel on a rêvé une nuit de passer une vie. Mutterleib est une douce armoire à secrets. Elle me réserve des surprises. Maman y a laissé un nombre non connu de messages. Le message général est : je suis toujours là. Elle revient, parfois depuis des recels totalement inattendus » (97)  
→ description du mécanisme qui fait resurgir à l’improviste la personne disparue, souvent de façon inattendue et via un chemin encore plus inattendu. Une ressemblance, un minuscule détail dont on ne savait même pas qu’on le portait en soi, etc. Sans parler, lorsqu’il s’agit d’un membre de sa lignée, de tout ce qui est dû à la généalogie, à la génétique. Des traits, des expressions, un minuscule détail que l’on retrouve chez un descendant, etc. Et on peut alors citer cette phrase d’Hélène Cixous : « Nous sommes plusieurs. Je ne sais jamais ce que je sais, Je l’autre. Je mène diverses activités et pensements, on se croise, les contradictions sont dressées comme des balais dans un coin, ça ne gêne pas. » (102) 
 
Garder le secret (H. Cixous) 
« Mon besoin : garder le secret, pour vivre au présent avec Ève. Ne pas risquer de heurt avec les affects des autres. » (102)
→ admirable justesse de cette remarque. Le conflit des affects ! La difficulté dans les circonstances extrêmes de la vie, naissance, maladie grave, mort, à supporter les affects des autres. Il m’est souvent arrivé de penser que le problème n’était pas le malade mais l’entourage du malade.  
 
Du temps (H. Cixous) 
Je tiens Hélène Cixous pour une des grandes exploratrices du temps, du temps tel que l’homme le vit, pas le temps des horloges, quelque chose qui aurait davantage à voir avec le temps de Proust, un temps qui souvent évoque ces grands tissus pliés, nappes du temps, où le très lointain dans le temps, par le biais d’un simple pli, se trouve en contact avec un tout autre temps. Une Hélène Cixous passée maître dans l’art de peindre le temps intérieur, celui des rêves bien sûr, celui non connu mais pourtant gouvernant de l’inconscient : « la durée de ces mois qui pourra jamais la mesurer ? Ils sont peut-être plus longs ou plus profonds ou plus hauts que bien des années qui sont comme si on les avait laissées sur une étagère étrangère sans les lire. » (104). 
 
Sur quelle page fermerons-nous notre temps ? (H.Cixous) 
« Elle a gardé la page de Germe avec un morceau de Kleenex. Mais comment garder ça, ce bout de Kleenex ? Le dater ? Je le laisse page 74. Dernière page. » (106)  
→ et toi, quelle dernière page après ces milliers de milliers de pages ? 
et lui, quelle dernière page, tu ne le sais même pas ? 
et elle, quelle page ultime avant que les yeux ne puissent plus ? 
→ sous les mots du livre, les questions tues ou pas, tuées dans l’œuf ou énoncées. Évidente dimension ontologique. Au cœur même du plus trivial. Je pense à ces scènes où Hélène Cixous prodigue des soins au corps tellement malmené par l’âge et la maladie de peau de sa mère et où le lecteur se trouve plongé à la fois dans une action strictement intime mais aussi, dans le même temps, dans un rite comme ancestral, sans âge ni lieu.  
 
De l’encore 
« Il y a encore de l’encore », (109) il y aura toujours de l’encore, et surtout encore toujours du même, du retour aux mêmes réalités liées à la naissance et à la mort.  
Double encore en hélice ADN dans ce livre, l’encore des jours où il y a encore, réellement, de la vie, où Ève est toujours là et ensuite l’encore de sa trace, de son souvenir, de son empreinte dans les choses et surtout dans le corps, le cœur, la tête, l’inconscient de sa fille, Hélène. Pas de deux de l’encore.  
 
Des mots qu’on ne dira plus (H. Cixous) 
Page 118, très émouvante note sur une sorte d’appel spontané qui vient à la narratrice, alors que sa mère n’est plus et ces mots : « Alors je m’y reprends, je prononce “maman” un peu plus haut, mais la crainte d’entendre le fracas de la réalité me retient. Ainsi s’éteint par moi le plus tendre et le plus familiers des mots de mon histoire. La mort me coupe la gorge, pensé-je. Voilà exactement la pensée qui fait frissonner le sonnet LXVII de Shakespeare. Il existe des pensées qui sont comme une mort. (118) 
C’est aussi que « la vie fait la morte, la mort s’agite », (122), mais  aussi que « la vie cède par millimètre, par jour mince comme une lame de couteau. Cette usure est imperceptible » (125) 
  
La pousse rapide du néant 
Profonde remarque à propos de la disparition et du souvenir des êtres disparus : « il faudra que je repousse la pousse rapide du néant » (129) 
 
Extra & ordinaire 
Alors peut-être pas si incongru ici le relevé de cette curieuse publicité du maroquinier Le Tanneur : « être extra et ordinaire à la fois » 
→ ce pourrait être une règle de vie, à condition de bien entendre extra et ordinaire, non pas comme des jauges, des jugements mais dans une grande polysémie. Il me semble que dans ce récit très bouleversant et vrai de la fin et de la disparition de sa mère, Hélène Cixous est complètement extra et en même temps complètement ordinaire. Extra, hors de, ailleurs déjà par son comportement, par ce lien très particulier et sans doute très rare qu’elle a avec sa mère, et par sa capacité à restituer cela, forte de ses dizaines de livres et de ses années de recherche, ordinaire, par sa façon si humaine de vivre ce temps-là, mais extra par la sincérité, la justesse avec lesquelles elle en rend compte.  
 
Les nombres et les lettres (Philippe Jaffeux)  
« L’alphabet échappe à l’ordre des nombres puisque c’est la seule mesure qui ne suit aucune règle ». (n°22) 
→ alphabet garant d’une forme de liberté, en particulier combinatoire par rapport à la logique implacable des nombres.  
 
De se parler à soi-même (P. Jaffeux) 
« Il parlait seulement avec lui-même pour avoir le fol espoir de mettre en doute sa solitude. » (n° 22) 
→ toujours il me semble cette tentative de renouer avec les mécanismes d’avant l’éducation et ses diktats, d’avant la construction du surmoi. Arriver à prendre une part de soi pour un autre, bien proche certes mais distinct, pour ne pas crever de solitude. Il vaut mieux un moi clivé qu’un moi mort sur pied. Immense mérite de ce livre, avec ses étranges formules, que de faire s’interroger le lecteur sur ce qui jusque-là lui semblait aller de soi. Suivre la pente des lettres comme le fait Jaffeux, c’est montrer que les choses ne vont pas de soi. Qu’en réalité elles divaguent et varient mais que par habitude et dressage, il faut bien le dire, nous les figeons et les éteignons, nous les vidons de leur substance, de leur électricité.  
 
De la paresse (P. Jaffeux) 
« Sa paresse était un effort décidé à cultiver le savoir magique de son ignorance sacrée ».  
→ je note la tension entre les mots paresse et effort ! Mais ce n’est pas tout, il y a ce savoir magique et cette ignorance sacrée, qui semblent à leur tour et encore renvoyer à des réalités bafouées par la rationalisation, les discours, la technique, le sentiment de toute-puissance de l’homme contemporain. Magie et tentative d’alchimie à partir des lettres, plus que des mots, même si en définitive et ce n’est pas le moindre paradoxe, ce sont quand même des mots et des phrases que nous lisons et pas un assemblage de lettres sans signification attitrée. Les lettres, il me semble avoir déjà usé de cette comparaison, comme les atomes. Magie peut-être d’un écrivain qui essaie de jouer avec la table des éléments. Dans le seul but de tenter de déjouer la raison toujours castratrice. Et de renouer avec l’ignorance des premiers temps, aussi bien sur le plan phylogénique que sur le plan ontogénique.  
 
Du hasart encore (Philippe Jaffeux) 
« Ses digressions convulsives concentraient la beauté du hasart sur un alphabet immobile » : ne serait-ce pas, si je peux employer cette formule un peu curieuse, un autoportrait du texte ? (n°23) 
→ avec cette dimension du hasart, peut-être très proche de John Cage, qui me semble jouer le rôle d’une sorte de levain pour faire lever la pâte de toutes ces petites baguettes allongées » ? 
 
Une perversion de l’alphabet (P. Jaffeux) 
et il y aurait une sorte de perversion de l’alphabet : servir à composer des mots compliqués ! À moins que les lettres aient été trompées ? (n° 23) 
→ l’idée de Philippe Jaffeux semble plutôt de rabattre le vocabulaire sur un petit corpus (je l’imagine comme rangé dans un grand sac, celui du marchand de sable de mon enfance…), avec beaucoup de récurrences, ce qui contribue à donner à chaque mot ainsi repris une sorte de définition tacite par éclats successifs.  
 
Si je ne suis que pour moi (Celan, le Talmud) 
Marc Dugardin me confie une  page de ses carnets et m’autorise à reproduire ici cette note :  
« Autre rebond, dans le livre de John E. Jackson, Paul Celan / Contre-parole et absolu poétique (Corti, 2013) [...] je retombe sur ces lignes soulignées (commentaire du vers de Celan : Je suis toi quand je suis moi) : C’est aussi un vers qui démarque à sa façon un passage du traité du Talmud, « Pirké Avot », commenté par Rabbi Hillel, et qu’Emmanuel Levinas aimait à citer : « Si je ne suis pas pour moi, qui sera pour moi ? Mais si je ne suis que pour moi, suis-je encore moi ? » 
 
Ces émois qui font l’avenir (H. Cixous) 
« Là où elle est, désir, volonté, tous les émois qui font l’avenir sont comme sa peau, brûlés, dévorés. » (161) 
→ ces émois qui font l’avenir, émois qui manquent si cruellement lors des grandes dépressions, qu’elle concerne l’individu ou la société.  

Source : poezibao.typepad.com