De la copie
Belle page dans le livre de Pierre Vidal, Bach et la machine-orgue sur la copie. Il rappelle que Bach a énormément copié, en un temps où les partitions étaient rares et chères… : « On connait l’irremplaçable leçon de la copie pour un musicien. Wagner avait copié la IXème symphonie de Beethoven. Un interprète comme Arthur Schnabel s’astreignait à copier chaque jour un quelconque fragment » (67)
→ J’ai bien trop peu copié de musique. Je me souviens pourtant à quel point j’avais aimé les quelques expériences faites jadis du temps des cours de formation musicale et comme je m’étais rendu compte, malgré toutes mes années ininterrompues de pratique, combien j’étais peu attentive à de très nombreux signes de la partition. Recopier quelques portées permettaient de découvrir toute la richesse de la notation musicale, tout ce que dit la partition quand on la scrute (ce que dit la partition, oui, mais à des degrés très divers selon les musiciens et surtout les époques).
Et cela alors que je copie « du texte », quotidiennement ou presque, depuis toujours. Je parle ici des relevés d’extraits de livres, du goût des citations mais aussi de l’immense travail accompli pour l’anthologie permanente, antérieurement appelé almanach poétique, sur le site zazieweb et qui a commencé en 2001. J’ai sans doute à ce jour recopié près de 2000 poèmes.
Kundera sur Janáček
« La musique de Janáček, écrit Milan Kundera, est la confrontation vertigineusement serrée de la tendresse et de la brutalité, de la folie et de la paix ; elle condense toute la vie, avec son enfer et son paradis. »
(notice du très beau CD du quatuor Jerusalem, regroupant un quatuor n° 1 de Smetana et les quatuors 1 et 2 de Janáček)
De la justesse, Olivier Barbarant
« De temps en temps, j’ai ainsi le sentiment d’avoir construit des formules justes, pertinentes, qui me disent, rendent partageable ma façon d’avoir aimé, souffert, etc. L’écriture est un travail, dans la langue, contre le Code : la plupart du temps la langue est cette chose aberrante, collective, figée, où je ne me reconnais pas. Écrire, c’est, avec combien d’efforts, trouver une manière d’insérer dans le plus collectif (la langue, ses règles, ses habitudes, son époque même) le plus singulier. » (Temps morts, Journal imprécis – 1986-1998) ici
De l’énergie
« Une énergie ne remplit son rôle qu’au prix de son sacrifice », écrit Pierre Vidal, très justement (mais quel choc que cette formule) dans son livre Bach et la Machine-orgue.
Des deux unités (avec Antoine Emaz)
Retour à Flaques, pour en terminer (avec un peu de tristesse) la lecture.
« Règle des deux unités pour un poème : unité de son, unité de force.
Unité de son : elle est à distinguer de l’harmonie, le poème peut très bien intégrer de la discordance, du parasitage, du bruit, mais il doit être unifié sur ce plan, c’est-à-dire au bout, rendre un son clair, net, unique. [...]
Unité de force : un poème doit n’avoir qu’une seule force motrice. [...] Une émotion de départ, résolue en mots à l’arrivée. L’élan du poème se tarit quand cesse la force qui le portait. » (91)
→ Il y aurait un intéressant travail à faire (suggestion pour un mémoire de maîtrise par exemple !) : compiler dans les différents livres de notes d’Antoine tout ce qui a trait à l’art poétique. Les remarques fécondes abondent et elles ne portent pas que sur son travail à lui, elles me semblent avoir une portée beaucoup plus large.
Des cycles (avec Antoine Emaz)
Très belle aussi cette idée, dans la même note des « forces actives ou dormantes, des surgissements d’énergie ou des latences ».
→ à rapprocher de la remarque de Pierre Vidal, une énergie ne remplit son rôle qu’au prix de son sacrifice ». Une énergie qui s’est vidée doit se reconstituer. Cela a peut-être à voir avec le caractère cyclique des forces et de la vie psychique et mentale, qui souvent me surprend. Il y a des cycles, me semble-t-il, en toutes choses qui nous sont propres, certains éléments passant en cours souterrain, plus ou moins longuement, puis réapparaissant. Des lassitudes se manifestent, souvent après un pic d’intensité et je vois dans cette lassitude une sorte d’avertisseur interne : attention au trop ! Cela me semble particulièrement sensible dans certains phénomènes de nature quasiment boulimiques dans le domaine cognitif : des phases d’activité très intenses, puis un retrait.
Il y a différents niveaux de travail en tout, art, vie, recherche. Et parfois apparente disjonction entre niveau apparent et niveau inconscient. Tant de fois, on désespère d’y arriver, d’avancer, alors qu’en réalité les choses se dénouent en profondeur. Me revient souvent cette remarque qui me fut faite dans ma jeunesse, alors que je me plaignais d’un cheminement un peu chaotique, un pas en avant et trois pas en arrière. Il me fut répondu : une progression linéaire et sans histoires n’est pas naturelle. Elle est suspecte, voire inquiétante. Toute évolution ou tout apprentissage se fait par un jeu de reprises permanentes, d’avancées et de reculs apparents.
De la postérité (A. Emaz)
« Cruauté de la poésie : celui qui sait au fond qu’il restera invisible, qu’il n’importe pas dans l’histoire, alors même que c’est une partie importante, peut-être la plus secrète ou intime de sa vie, qu’il joue. En ce sens, il est bien poète à part entière, mais sur la face nord. » (95)
Très beau, à dédier à X qui peut être moi…..
De la poésie en train de se faire (Emaz)
Partout dans les notes d’Antoine, des notations sur la poésie en train de se faire. Contrairement à certains de ses confrères, il est un vrai lecteur de poésie contemporaine. Lucide mais donnant toujours, a priori, une chance au texte. Il est parfois ici plus sévère que dans ses notes de lecture pour Poezibao ! « Bizarre comme beaucoup de travaux me semblent vieillots, y compris dans le secteur dit d’avant-garde » (95) et un peu plus loin à propos d’un peintre, il parle d’œuvre-éponge.
→ Tant d’œuvres-éponge, en effet, apparemment brillantes et intelligentes mais qui ne font que recycler l’air du temps.
De la vérité en poésie (Emaz encore)
« Un poème ne peut qu’être vrai. Reste à déterminer à quel niveau de vérité de vivre, car il y en a plusieurs. À quel niveau de vérité d’écrire aussi, car il y en a plusieurs. Autant dire que le poème est un objet complexe. » (99). Et un peu plus loin, il fait une intéressante comparaison, presque sous forme d’équation, avec Gérard Noiret :
Noiret pose que : « poème = langage, histoire poétique, imaginaire, monde, pensée, projet »
Emaz, lui : « mon propre carré magique, poème = langue +mémoire +sensation +émotion. »
C’est un vrai art poétique que propose chacune de ces équations !
→ J’aime bien aussi voir Gérard Noiret inclure l’histoire poétique. Tout poème est enté sur la poésie d’avant et sur celle en train de se faire. Antoine Emaz lit les autres, par générosité et ouverture certainement, mais aussi parce qu’il sait cela. Sans arrière-pays, il ne peut sans doute y avoir de poésie. La soif et la curiosité de poésie sont parties intégrantes de la poésie.
Coda (Emaz)
Et cette fin de Flaques : « L’artiste fait l’histoire sans du tout savoir s’il sera dedans. Sa seule angoisse est de pouvoir faire ce qu’il a à faire : créer. Cela veut dire écrire, vivre, publier. Bien ou mal est un problème secondaire avec lequel il se débrouille. Mais s’il ne peut plus vivre écrire publier, alors très vite, il va mal et manque d’air. »
→ dans ces Flaques-là, il y a bien des richesses, des reflets, des arrière-pays, des fonds, parfois vertigineux.
Lire la musique
Dans son livre Bach et la machine-orgue, Pierre Vidal, lui-même organiste, il faut le redire, écrit : « c’est en lisant sa musique à la table que l’on peut tenter de reconstituer la manière d’entendre de J.-S. Bach. Prenons par exemple le choral [durch Adam’Fall, BWV 637], où chaque note a un sens, où chaque voix est un personnage, une action, presqu’une matière [...] bref des choses concrètes et abstraites, mais agissantes, et toujours conséquentes. Sans cette prise de possession de la matière musicale, impossible de comprendre Bach. » (119)
→ il est si vrai, même si je ne le fais jamais, qu’il y a tout intérêt à passer du temps à scruter la partition, hors instrument… le travail de copie, certes, mais si long, des fragments peut-être, régulièrement, comme le faisait Schnabel ? Pour le plaisir d’écrire la musique…. Et j’aime cette idée de saisir la nature des différentes voix, de comprendre les dialogues qui se créent à l’intérieur de la musique. Il ne faut sans doute pas trop personnaliser, mais imaginer musicalement, ce qui n’est pas si facile.
De toutes façons, « Dii laboribus omnia vendunt », « Les Dieux accordent tout à ceux qui peinent » cité p. 136, il y a donc de l’espoir !
Janáček et Patrick Beurard Valdoye
Je reviens ensuite à P. Beurard-Valdoye non sans avoir écouté beaucoup de Janáček, dans la journée, les quatuors et un beau disque Accentus, avec notamment la très prenante « Élégie sur la mort de ma fille Olga »
Le narré (Beurard-Valdoye)
Page 81 de Gadjo-Migrandt, je relève ce passage qui me semble une belle auto-définition du livre et du travail :
« une zone inextricable de mares
de bras d’îles aux noms disparus
d’îlots aux dignes échassiers sans chasseur
intuition insulaire sur
pellicule argentée de vase asséchée
craquelures
alluvion d’oubli : oblivion la galerie
que le scarabée creuse
pelote de temps
complexité inénarrable de l’AU
qu’une buse en surplomb de digue surveille
ou pilote
& la clef d’accès du zythum fluctuant
le narré
d’un bras croisant l’historial & son SCHREIBER (le gribouilleur scribe) : :
le NARRISCHER ARM
→ il y a donc un geste (et une geste !) du narré, il y a un bras narrant, un croisement de sources externes et internes et une pelote de temps, dont il s’agit de tirer quelques fils.
Gherasim Luca
Puis vient le temps, toujours dans Gadjo-Migrandt des superbes pages consacrées à Gherasim Luca qui apparait à la page 91, une première fois et qui ensuite devient central. Avec des temps très forts dans le livre, autour de son suicide, par noyade.
→ Toujours chez Beurard-Valdoye ce mix d’éléments documentaires nombreux, solides (peut-être ce qu’il appelle l’historial ?) mais parfois presque sous-entendus (le lecteur fait appel à ce qu’il a su, à ce qu’il sait, parfois il se documente un peu aussi…) et de la main narrante, produisant des formes différentes selon les temps du récit. Il procède ici par accumulations de mots et donne un sentiment d’étouffement en rapport avec l’idée de la noyade. La page 102 est emblématique de cette manière.
Des intuitions évanouissantes (Bergson)
Dans Phalènes, Georges Didi-Huberman consacre un long développement au rapport de Bergson avec l’image. Il le cite : « De ces intuitions évanouissantes, et qui n’éclairaient leur objet que de distance en distance, le philosophe doit s’emparer, d’abord pour les soutenir, ensuite pour les dilater et les raccorder ainsi entre elles » (extrait de l’Évolution créatrice, cité p. 89)
→ Remplacer « le philosophe » par l’écrivain, voire même plus généralement par le créateur ou le chercheur
Je note aussi cette remarque de Bergson et la « croise » avec les propos d’Emaz : « La forme n’est qu’un instantané pris sur une transition. »
De la méthode
Bien curieuse méthode que la mienne qui consiste à parcourir la p(l)age pour n’extraire ici ou là que ce qui fait sens par rapport à une sorte de préoccupation intérieure, continue, profonde, semi-consciente.
Serait-ce une forme de travail archéologique ? Je viens de voir sur Arte un très beau reportage sur des fouilles en Crète et notamment sur le travail de géologues dont les découvertes ont permis de comprendre que sans doute un tsunami géant avait contribué à la destruction de la civilisation minoenne. Eux aussi cherchaient des fragments bien précis. Dans les pages que je parcours, Didi-Huberman parle de la chronophotographie et relève les propos de Bergson sur les travaux photographiques d’Etienne-Jules Marey. Cela ne me retient pas vraiment sauf ces citations que je sors un peu du contexte où il les utilise, lui, savamment, sérieusement… pour les greffer à mon propre contexte (réflexion presqu’ininterrompue sur la musique, la poésie, la création….).
L’apparaître, « capturé et nié » (Bergson)
Didi-Huberman écrit : « on comprend alors en quoi la “cinématographie” désigne moins un instrument spécifique qu’une instrumentalisation très générale, où l’apparaître se trouve en quelque sorte, capturé et nié. » (99)
→ capturé et nié : c’est tout le drame de la photographie, la toujours décevante, de façon imparable.
Nos propres photographies, inévitablement décevantes (quel que soit leur niveau de réussite esthétique, cela n’a rien à voir) – et parfois, devant les plus grands photographes, le sentiment que quelque chose est bien capturé mais pas nié (comme on peut ressentir une émotion vraie, profonde, primitive devant un animal en cage).
Et cela même si Bergson énonce que l’apparaître dure, en ce qu’il passe en se survivant dans une image-mouvance.
Montaigne
Dernier livre abordé ce jour, tout fraîchement acquis, le Montaigne de Sarah Bakewell (Comment vivre, Une vie de Montaigne en une question et vingt tentatives de réponse.)
À propos des Essais, elle écrit : « L’ouvrage crût par lentes incrustations, tel un récif de corail, de 1572 à 1592)
→ comme les Cahiers de Valéry, comme le Zibaldone de Leopardi, comme toutes ces fascinantes entreprises de toute une vie, qui n’ont pas de plan préalable, qui croissent de façon quasi organique, proliférant, bourgeonnant, rhizomatiquement. Comme le narré de Beurard-Valdoye, recevant des affluents, agrandissant son cours puis allant mourir en mille ramifications dans l’océan.
Avec Montaigne, tout « continue de croitre, du fait non pas d’une écriture, mais d’une lecture sans fin. » (hum, hum, un peu comme le flotoir, tpg ?)
Mais je fais un contresens, on ne parle pas ici des lectures par Montaigne alimentant sans cesse les Essais, mais les lectures et lecteurs de Montaigne, au fil des siècles ! Mais me voilà un peu pardonnée : « les lecteurs abordent [les Essais] selon leurs perspectives privées. (19)
De la méthode, encore
En fait j’arrête ma lecture de tel ou tel livre quand je sens que j’aborde un nouveau point essentiel que je n’ai plus la force ou l’envie, à ce moment-là, de creuser. D’où la nécessité pour moi de lire de nombreux livres en même temps, quitte à n’en pas finir un grand nombre – ce qui n’a, pour ma visée et mon plaisir, aucune importance. A sauts et à gambades !