Patrice Chéreau
Après sa disparition, un grand et beau dossier dans Le Monde. Je relève dans l'article la fin de cette citation mais la donne ici telle que je l’ai trouvée ensuite sur ce site, car le début me parle intensément : « Quelle est cette combinaison étrange de ma vie et de mon métier, cette façon de vivre, cette voracité : posséder, vouloir tout, connaître le mouvement, raconter des histoires, donc savoir les raconter, transmettre du récit, pas seulement de l’émotion. Détailler mes propres sensations, tourner autour de quelque chose de totalement autobiographique et que je ne saurai jamais écrire, même pas ici. Envie de donner aux autres ce que me donnent un roman, un film, le spectacle de la rue.
Je ne sais pas mieux déchiffrer qu’un autre, je sais juste l’organiser correctement et je vole très bien de la matière à tout le monde. Et de tout ce que j’ai volé, je bâtis mon musée personnel : les spectacles, les films, les pièces de théâtre, les opéras que vous voyez. Je suis receleur ou je recycle. La mise en scène, ce serait donc cela ? »
(Patrice Chéreau, Les Visages et les Corps, éditions du Louvre, 2009) (source)
Dans un monde obscur (Nicolas Pesquès)
« L'écriture nous rend aveugle à ce que les autres lisent et voient, à ce qu'ils écrivent aussi. Nous vivons dans un monde obscur, obscurément partageable, dont nous ne pouvons partager que l'obscurité, dont la source est toujours noire. » (55) Puis ce constat que « nous ne pouvons pas savoir à quoi ressemble ce que nous dit un aveugle. »
→ mais que même nous ne pouvons pas savoir ce que nous dit l'autre et que nous ne savons pas ce que nous disons à l'autre ; on sous-estime trop, par nécessité pratique, la déperdition du message, et l'entropie qui lui est indissolublement liée. Il y a 1. Ce que je pense avoir émis, écrit, dit et si souvent 2. Ce qu'il est advenu de mon propos une fois filtré par la conscience d'autrui et toutes les strates que la vie à construites en lui. Pesquès ne dit sans doute pas autre chose, lui qui lit ce que l'on écrit sur lui en parlant de cette « onzième colline qui plonge dans la nuit »
Il se pourrait que ce soit ce qui fait la force et la beauté d'une œuvre, sa plus ou moins grande aptitude à supporter, voire à susciter cette métamorphose. L'œuvre banale ou répétitive ne suscite aucune distorsion.
Pesquès dans la même page et je lis ces mots-là après avoir écrit ces notes sur la réception, parle du « broyeur synthétique de nos corps » par lequel passent les informations sensorielles. Chaque émission est reçue différemment par chaque récepteur singulier, porteur d'une morphologie et d'une histoire différente.
Cette fois il me semble que Pesquès franchit un pas différent en observant sur lui-même le processus d'assimilation de son sujet, ce qui pourrait avoir été rendu possible par le fait qu'il est confronté à la vision de nuit. Comme s'il dépassait ainsi une forme de saturation voire de sidération.
« Explorer la spécificité du pouvoir visuel du langage, le diriger sur la colline sans passer par le biais de l'image.
Concrètement extérieur nuit devient intérieur noir. » (57)
Orgue, Pincemaille, Saint Clotilde
Concert enthousiasmant le samedi 12 octobre. J’avais coché depuis un bon moment la reprise des auditions d’orgue à Saint Clotilde. Nous n’y étions jamais allés et je savais que l’orgue est un Cavaillé-Coll. Mais ce que je ne savais pas, et ce fut une formidable surprise, c’est qu’il possède une console mobile, en bas, dans la nef, au dos du grand portail. Nous étions donc, nous les cinquante auditeurs présents, à quelques mètres à peine de Pierre Pincemaille qui « dirigeait » l’immense instrument non pas depuis la tribune mais depuis la nef et tout près de ses auditeurs.
Passionnant de voir la mise en œuvre matérielle de la musique alors que dimanche après dimanche nous l’entendons sans jamais voir l’organiste. C’est à une véritable danse assise qu’il se livre, jouant ici de 4 claviers manuels, d’un pédalier et d’un nombre impressionnant d’autres commandes, tirettes et poussoirs actionnés soit à la main, soit au pied.
L’orgue comporte 71 jeux, et la console mobile, 4 claviers et un pédalier.
Pierre Pincemaille a joué le IIIème choral de Franck (qui fut titulaire de Sainte Clotilde), deux pièces de Jean Langlais, « Nazard » de la Suite française et « Incantation pour un jour saint » (pièces de 1948 et 1949). Puis il a donné sa Symphonie improvisée en quatre mouvements avec finale en forme de variations.
Noir, cécité, langage (Pesquès)
Les pages 56, 57, 58 du livre de Nicolas Pesquès me semblent cruciales. De la méditation sur le noir à celle sur la cécité, il passe au langage et parle de cet écart par rapport à la perception ou la contemplation qu'implique toute expression.
« Il nous faut sans fin déporter la rencontre. Elle n'aura lieu que par la grâce de la séparation, car seuls peuvent advenir l'humaine absorption dans l'écart, la longue aventure du langage. » (58)
Et un peu plus loin il parle d’une « Phrase perceuse » (62)
→ l'ai si souvent expérimenté ce côté foreur de l'écriture qui ouvre la paroi devant soi. Parfois.
Roth et Zweig
Très belle recension de Philippe Lançon, dans Libération, du livre de la correspondance entre Joseph Roth, l’auteur de l’admirable Marche de Radetzky et Zweig, une correspondance déjà publiée mais reprise en collection Rivages.
Ce qui me frappe surtout dans cet article et que l'auteur met très bien en évidence, c'est l'antagonisme entre les deux écrivains. Zweig qui est dans le déni par rapport à la montée du nazisme et qui se cache la tête dans le sable, Joseph Roth qui est d'une lucidité totale dès 1933. Voilà ce qu'il écrit : « mise à part les catastrophes privées –notre existence matérielle et littéraire est détruite– tout cela mène à une nouvelle guerre. Je ne donne plus cher de notre peau. On a réussi à laisser gouverner la barbarie. Ne vous faites aucune illusion. C'est l'enfer qui gouverne. » Février 1933. Et cela alors que Zweig son ami, également juif et autrichien, tergiverse comme tant d'autres. Son humanisme et ses intérêts le conduisent à ne pas voir tout à fait –à ne pas vouloir voir– le nazisme tel qu'il est. » « Il a besoin de croire en la civilité d'un monde qui l'a déjà liquidée. »
Woyzeck est la plaie ouverte (Heiner Müller)
Forte analyse d'un texte de Heiner Müller « Woyzeck est la plaie ouverte » par Bernard Umbrecht en son site Le Saute Rhin.
C'est un texte qui avait été composé et lu en remerciement à la remise du prix Büchner à Heiner Müller est qui a été repris dans un volume d'hommage à Nelson Mandela paru aux éditions Gallimard en 1986. Le texte de Müller fourmille d'allusions très complexes et entremêlées, références à Lenz, Kafka, Goya, aux Nibelungen, etc. que l'auteur de ce bel article démêle de façon très brillante.
Cécité encore (Pesquès)
Dans La Face nord de Juliau onze, douze, Nicolas Pesquès continue sa traversée du noir, de l’opaque, son interrogation sur la cécité.
« Supprimer toute espèce de rêve en avançant réellement dans le vocable opaque / l’ascensionnel détruit, le crash noir » (62) Et un peu plus loin cela : « Ces moments de cécité sont l'équivalent d'une extrême vision dans la phrase, ils sont le propre du lu
lu comme attrapé par le corps »
→ On a le sentiment qu'il y a un peu comme une lutte contre ou avec l'image (l’ange ?). Ainsi « quand le corps n'a plus qu'un visuel uni devant lui, l'imagerie prolifère » ou bien « dans les livres s'établit un visuel extrêmement particulier, la mise en branle des effets de lecture. Les formes s'entremêlent, les images se font et se défont ; il faut brider les irrépressibles, celles que le corps n'empêche pas. Il faut s'interdire les yeux.
Lire et pousser plus avant.
Noir et jouir dans la durée de la phrase. » (64)
→ Ce serait à la fois une méthode et une éthique de la lecture. Se méfier de la lecture que l'on téléguide en quelque sorte.
La résistance du oui (Pesquès)
Ce livre de Pesquès est difficile. Phrases souvent énigmatiques sur lesquelles il faudra(it) revenir. Un peu comme avec le texte de X., se frayer d'abord un chemin. Comprendre ou croire comprendre des bribes puis ensuite laisser les ponts se créer.
« La phrase qui va. L'augmentation de l'entrée et de la butée. Une sensation où l'on pénètre comme grâce à une résistance. Comme tous les autres oui. (68)
→ Très forte idée de cette résistance qui accompagnerait le oui. Comme quelque chose qui contrecarre. L’ouverte. La préhension. Ce que l'on appelle sans doute franchir un pas où l'on se doute que pas ne désigne pas une enjambée mais plutôt un seuil, un pertuis.
Une forme de synthèse (Pesquès)
Après cette obscurité, tant celle décrite par le lent frayage de l'auteur dans l'obscur que celle ressentir empathiquement et mimétiquement par le lecteur, une lumineuse synthèse : « Au fil des ans, tout le poids a fini par peser du côté d’“écrire” [...] Écriture de la cécité conduisant au cœur de la question : que voit-on quand on lit ? Menant à la rencontre de ceux qui ne font que lire pour voir. Et que faisons-nous d’autre sitôt que nous entrons dans le livre ? Mais pour voir quoi ? Ce que les mots dessinent, ce qu’ils colorent, le monde qu’ils fabriquent » (70) Et le cœur de la question selon les propres mots de Pesquès :
« Que voit-on quand on lit. ? »
Inépuisable et passionnante question qui est sans doute une de celles qui traversent le plus ce flotoir.
→ mais une chose aussi m’est devenue sensible en traversant ces pages : il est question du voir, mais où est l’entendre ? Je m’étonne dans ses scènes de nuit de ne pas trouver d’allusion à l’écoute….
Et de façon plus générale, à la cruciale question que voit-on quand on lit, j’aimerais ajouter, qu’entend-on quand on lit ?
Passeurs de frontières (Pesquès)
« Les livres que nous échangeons sont comme des cadeaux d’aveugle à aveugle.
Nous vivons dans le même monde mais nous ne pouvons pas savoir à quoi il ressemble
Par nos mots, par nos images, nous sommes passeurs de ces frontières. » (70)
→ et c’est pour cela qu’il est si important de lire ! Ce que je ne peux faire spontanément -voir, savoir, comprendre, entendre ce qu’est le monde de l’autre, qui m’est complètement opaque par essence-, le livre me permet d'en approcher, un peu, par touches, livre après livre, celui-là et cet autre complètement autre. Le gué pour la tolérance, toujours à reconstruire.
Il faudrait aller lire précisément les livres nés dans ces pays, de ces peuples, qui nous sont le plus étrangers. C’est en ce sens que je trouve fondatrice la démarche de Claude Mouchard : aller voir, traduire, faire connaître, rencontrer les écrivains coréens, les écrivains vietnamiens ou chinois, aller à la rencontre, corps et âme, des écrivains d’Afrique. Leur donner voix dans ses livres ou dans la revue Po&sie.
Le travail de poésie (Nicolas Pesquès)
« Regarder c'est être limité par ce qu'on voit. Scruter le noir, c'est entrer dans la vision » (74)
→ À partir de la page 75, sensation que le régime de l'écriture a changé. Qu'il n'est plus dans le forage, le carottage. La lente progression dans l'opaque. Même chose pour la lecture qui caracole.
« Exploratrice est mon aventure. Exploratrice de ce que le langage fait de nous, du lien qu'il tisse entre les choses et nous. (77)
La nuit, les étoiles : « l'ancêtre du livre est la lecture de l'étoilement [...] face à cela, notre seule arme, épuisante, douloureuse : l'artifice. » (81)
Et cela, très important :
« Le travail de poésie est constitué de propositions. Elles sont non conceptuelles, non exclusivement affectives, ratifiées par le corps, inévitables. (83)
L'idée de ratification par le corps. Même processus sans doute à forte liaison physique chez X. Et cette manière de procéder par propositions, qui chez ce dernier est si forte.
Relativiser
« un petit calcul qui relativise le sentiment d'une histoire qui s'accélère, l'impression, souvent, d'être un vestige des temps ancien, grandie au temps des voitures presque rares, des lignes téléphoniques si précieuses qu'elles étaient un argument mis en avant par les bailleurs, des toilettes sur le palier... en faisant ce calcul : née en 1782 je serais maintenant en 1853 et j'aurais connu trois révolutions, un bouleversement et une modification incessante de la société... »
Brigitte Célérier, dans son blog paumée, ici