De la traduction (Agnès Desarthe)
Après être restée un peu en retrait dans la première partie, je trouve que le livre d’Agnès Desarthe (Comment j’ai appris à lire) est intéressant, cette exploration de son incapacité à lire un livre… comment elle finit par la comprendre, comme elle l’a dépassée, le rôle de l’écriture dans ce processus, et puis celui de la traduction
→ il y a comme une insistance du thème « traduire » ces derniers temps, des conversations, des lectures, comme si petit à petit je m’acheminais vers l’idée de traduire, à mon tour, traduire de l’allemand bien sûr, même si je me sens encore tellement incompétente dans cette langue.
Agnès Desarthe écrit :
« Pardes. Le verger, le jardin. Mais Pardes est aussi un sigle désignant une façon de comprendre - et même de comprendre la signification du Pardes lui-même. Laissez tomber les voyelles et observez : PRDS. Toutes ces lettres en bouquet constituent le Pardes. (Ou le paradis. Ou le paradeisos.) Mais prises une à une, chaque lettre contient sa propre signification. [...] :
P. Pour p'shat.
R. Pour remez.
D. Pour drosh.
S. Pour sod.
[...]
P'shat est le sens évident : la signification la plus immédiate.
Remez est le sens allusif ; le sous-entendu, le sens inféré.
Drosh est le sens induit ; une interprétation ; celui qui nécessite une recherche et que l'on doit extraire. En un mot : une théorie.
Sod, ah, sod : ce dernier est le sens secret. » (129 et 130)
et elle ajoute :
« La traduction a pour mérite – ce n'est pas le seul- de remettre le texte en mouvement, de le désacraliser, de lui appliquer une pluralité qui me sauve, moi, lectrice, de l'annexion autoritaire par une voix gravée une fois pour toutes sur les pages. [...] l’écrit, dont l'origine est toujours lointaine, vaporeuse – je rappelle que dans ma représentation personnelle de l'acte d'écrire, l'abandon, la déception, le renoncement, l'anonymat président [...] l’écrit donc s’échappe, se transforme : très souvent, lors de mes rencontres avec des lecteurs, je me fais que mesurer l'écart qui sépare ce que je crois avoir écrit de ce qu'ils affirment avoir lu. (163)
→ ce qu'elle dit ici renvoie à ce que je crois commencer à comprendre de Derrida sur l'écriture.
« Toute lecture appliquée permet d'accéder au contenu ésotérique, à l'impensé de l'écriture. » (169)
Du plagiat (Peter Sloterdijk)
Important article de Peter Sloterdijk dans Le Monde sur le plagiat, je relève cela :
« Lire signifie par conséquent éveiller à la vie des structures d'appel inhérentes au texte et s'adonner au jeu de l'interpellation, de l'interprétation anticipée, de la tromperie, du refus et de la récupération. Tout texte élaboré constitue une entité composée de signes guidant la réception, que le lecteur met en scène de manière à la fois volontaire et involontaire, pour autant qu'il lit réellement. »
→ Cela me renvoie et à Derrida et dans une moindre mesure à Desarthe
Lieux inquiétants du texte (Paul de Man)
Vers la fin du livre de Marc Goldschmit sur Derrida, un chapitre sur les rapports de Derrida avec Paul de Man, grand connaisseur de Rousseau et cette idée qu'un texte, ici en particulier celui de Rousseau, n'est pas forcément homogène et qu'il peut contenir de nombreuses ambivalences. Paul de Man parle des « lieux inquiétants du texte » (208)
→ j’aime beaucoup cette idée de lieux inquiétants du texte et j’aimerais m’efforcer de mieux les percevoir et les inclure dans ma lecture.
Une textualité conflictuelle (Rousseau)
Derrida, comme Paul de Man, découvrent comment les ambivalences produisent le texte de Rousseau, révélant alors une textualité hétérogène, stratifié, conflictuelle.
« Le texte de Rousseau sur la parole et l'écriture n'a rien de psychologique, il est plutôt ontologique : “cette position ontologique à la fois constituante et constituée par une certaine conception du langage, qui favorise le langage oral ou la voix contre le langage écrit (écriture) en termes de présence et de distance : la présence immédiate du moi à sa propre voix, opposée à la distance réfléchissante qui sépare ce moi du mot écrit. Rousseau est comme un maillon dans une chaîne qui boucle l'ère historique de la métaphysique occidentale” » (les citations sont tellement imbriquées que je peine à les référencer correctement ! in Marc Goldschmit, Jacques Derrida, une introduction, p.209).
Derrida montre en effet que la dévaluation de l'écriture au nom de la présence pleine de la signification – ainsi que l'oubli ou le mépris philosophique de la lettre – n'est ni anecdotique ni accidentelle, elle constitue au contraire le présupposé métaphysiques le plus constant. (217) « Dans ce sort qui est échu à l'écriture, la parole est toujours pensée à partir de la vie et de la présence à soi, alors que l'écriture est associée à la mort comme à la répétition.
« La vie est texte, c'est-à-dire délai et non immédiateté, elle se répète en se différenciant de soi qui n'est ni une ni identique à elle-même. Elle est traces et non pas présence pleine, autrement dit elle est l'apparition disparaissante des êtres. » (220)
Claude Simon, Proust et le poisson de Balbec
Puis Claude Simon, Quatre conférences. La première à rapport à Proust. Elle s'appelle le poisson cathédrale. Elle s'ouvre par une belle évocation de Proust à table à Balbec avec sa grand-mère.
→ ici pointé notamment ce petit décalage intérieur par rapport à la réalité brute, par lequel nous nous inventons un paysage, un cadre autres. Pour lutter contre l'ennui ou la déception. Ce que fit Proust dans la salle à manger du Grand Hôtel, après la déception causée par Balbec et son église qui n’était en rien battue par les flots, éloignée de plusieurs kilomètres de la mer qu’elle est !
Du noir (Nicolas Pesques)
J’aborde enfin la lecture trop différée du dernier livre de Nicolas Pesquès, La Face nord de Juliau, onze et douze.
« Le noir gagne et enclenche » (9)
Ici évident rapprochement avec l’écrivain fantôme qui rôde dans ce flotoir (je rappelle que je suis engagée, et le mot est choisi à dessein, dans la lecture d’un livre inédit, une lecture très forte mais dont je ne suis pas censée faire état publiquement à la demande de l’auteur…). Mais selon le principe même qui fait avancer ce flotoir, les lectures pratiquées simultanément ne cessent de se répondre, de s’épauler, de dialoguer. Sauf qu’ici, pour la partie publique du Flotoir, un des acteurs est invisible.
Du noir encore (Pesquès)
« La nuit du noir surimprime la présence » (11)
→ Aurait-on quitté le jaune très particulier des livres précédents, un jaune qui selon moi a viré sous l’effet de l'écriture de Pesquès, un jaune qui s'est en quelque sorte soufré, que l'écriture a soufré, que l’écriture et sa lente tombée dans la conscience du lecteur a soufré ?
« Noir est une couleur aussi nombreuse que les autres » (13)
Le visage venu des grands fonds (Pesquès, Proust)
« Toucher au visage venu des grands fonds » écrit Pesquès. (14) Que je lis alors que je viens de sortir de la table de Balbec, à l'instant, dans le livre de Claude Simon évoquant la métamorphose que Proust fait subir au poisson servi : « Quelque vaste poisson, monstre marin qui, au contraire des couteaux et des fourchettes, était contemporain des époques primitives où la vie commençait à affluer dans les Océans » (Quatre conférences, p. 11)
→ Effroi et fascination de même nature.
La nuit du texte (Pesquès)
« Noir n'écorche pas, la douleur s'y sent bien » (15)
→autre réminiscence, ce texte de Pascal Quignard où il évoque ses terreurs enfantines et le fait que seule la venue du soir pouvait l’apaiser, ce noir qui lui permettait de disparaître en quelque sorte.
« La nuit est la premier moelle autour de quoi//écrire à jamais se retourne » (19)
→ la nuit du texte, la nuit du livre fermé, la nuit de la lecture, la nuit du chasseur de sens. Et le rôle joué par les inviteurs et les inviteuses : « Les inviteuses/Lou, Milena, Emily. » (23)