Françoise Clédat, journal de lecture, 2 et fin
L’érotisme affleure souvent dans les pages du livre de Françoise Clédat, -Fantasque Fatrasie (une suggestion de défaite)- voire même s’impose comme thème dominant à tel ou tel moment. Exploration des sensations par les mots, tour à tour presque crus ou plus abstraits, géométriques presque. Exploration aussi de jouissances nouvelles, différentes, autres. Et toujours le jeu entre le rêve et la réalité. Qui parle ? Fille, garçon, femme, homme vieux, jeune ?
Sans cesse de phrase en phrase, parfois même sur un empan plus petit, on change de genre, de lieu, de registre : « Nous sommes éternels dit fée la forêt n'être/ Centre de rien/ Cercle que rien ne centre/ Centre que rien ne cercle. » (46)
Incluse dans le livre, donc, filigrane ou motif franc, une sorte de rêverie érotique. Mais une rêverie hantée par la vieillesse vécue ici d'une façon étrangement positive tout en étant habitée par la mort : comme une continuation de l'amour, une ode à l'amant mort : « L’amant aimé s’absente. L’amante se voit se perdre en aimant. L’amant mort est réciproque. » (61) C’est une très belle méditation sur la mort, sur l’absence, la perte de la relation physique et en même temps la possibilité et la nécessité de continuer l’amour, autrement, différemment : « L’aimé s’absente : il rend possible et nécessaire la diversité des amants, amants de légèreté, amants de dire. » (61)
Voici ensuite une étrange session où se mêlent description architecturale et organique imbriquées Est-ce un corps ou une église que l'on explore et visite ? : « Narthex obscur (col), s’efface dès que franchi pour s’ouvrir aux dimensions d’une nef disproportionnées, grotte ou déambulatoire. » (68)
En trame de fond l'histoire de la fée Bambine et large recours au répertoire des contes mais comme retournés à la manière d’un gant et de ce fait montrant leur vraie nature, qui est érotique.
Sentiment de brasser un matériau en partie réel, en partie fantasmatique, mais de toutes façons passé par la centrifugeuse de l'inconscient. Comme un compost où se serait déposée, au fil du temps, la matière vécue et imaginée du jour, avec une bonne pelletée de nuit et tout cela en fermentation, source des poèmes. Ce matériau, on le reconnaît en quelque sorte et c'est peut être bien du fait de sa décomposition qu'on peut se l'approprier. Comme si ce livre mimait, montrait la façon dont se construisent les récits des origines, individuels et collectifs. Par brassage et métissage de sources certes nombreuses mais en même temps universalisées par leur récurrence et leur contrepoint.
Après le conte, voici en effet le récit mythique et toute la fin du livre tourne autour d'Hélène. C’est un livre d'amour qui efface les frontières (entre l’amante et la putain notamment, entre le conte, le récit érotique et l’antienne), un livre où amour et mort s’affrontent en une bagarre vitale et singulièrement vivante ! Nulle complaisance ici dans la perte, mais une sorte de transgression nécessaire, jamais provocante ni choquante et qui est entée sur la mort de l’aimé. Mais il n'empêche qu'on passe aussi de l'amour au carnage et à l'horreur de la guerre, guerre antique et massacres contemporains.
Le livre brasse ainsi en une langue singulière, hachée, éclatée même parfois, profondément travaillée (dans les deux sens du mot !) tous les grands thèmes de façon puissante et en un anachronisme fécond. Il s’agit bien de « faire surgir l'étrange /d'impossible réponse à/ impossible question. » (132)
Et trouble il y a, oui. : « étrange étrange/ évidence/ De ne se saisir que par son trouble. » (134).
Et voici la chute surprenante elle aussi (ce livre ne cesse de surprendre le lecteur) mais si cohérente : « laissera-t-on à l'anachronique la patience de son auto-effondrement, ou pour raison de sécurité choisira-t-on de l'anticiper ? (139).
Construction très particulière de ce livre dont je ne sais si elle est fatrasique mais qui parvient à brasser et unifier un matériau extrêmement riche sur le plan imaginaire et symbolique : le pseudo conte avec sa fée autobiographique Princesse Bambine, Le piano humain qui relève plutôt de la critique poétique, un récit érotique convoquant fugitivement de grands prédécesseurs, des fragments de récit mythique autour d'Hélène et de Troie (L’Épopée virile, mes Grecs, I et II). Et tout cela, fatrasique, fantasque, fantasme et fantastique, lié par des éléments autobiographiques ou des faits contemporains qui viennent arrimer le lecteur au récit, lui donner vie et humaniser tout ce magnifique fatras.