Du livre (Vincent Eggericx)
« Un livre ne résout pas les problèmes, n’est pas “efficace”, mais a une dimension aporétique essentielle au sens où, dans le monde pulsionnel de la technique, régi par l’efficacité, il est un court-circuit, une “bombe”, une singularité. »
(Dans un entretien avec Pierre Vinclair pour Poezibao)
Du temps s’écoulant au présent
À la fin de son beau livre, L’inexpressif musical, Santiago Espinosa rebrasse un peu toute sa thématique en une conclusion nette et d'une belle clarté. « La musique est d’un autre monde : elle est un réel à part entière. Elle est du temps à l’état pur, du temps s’écoulant toujours au présent, nunc stans. Elle ressemble en cela encore une fois à la vie. L’amour de la musique ne peut être qu’une approbation de ce qu’elle est réellement – et c’est cette approbation (des choses, du temps, de l’existence au sens large) approbation avertie des prérogatives du réel, qui est susceptible, chez l’auditeur qui tend une oreille attentive, d’éveiller la joie de vivre. » (170)
« Cette idée illusoire que l’art exprime “quelque chose” relève d’une certaine considération du langage selon laquelle celui-ci non seulement est censé procurer une image du réel (le faire “apparaître”, mais en outre pouvoir s’y substituer (le “représenter”). C’est en grande partie parce qu’on octroie au langage ce rôle qu’il n’a nullement qu’on attribue un rôle similaire, mais également à tort, au langage musical – et à tout langage artistique en général (celui d’exprimer quelque chose). » (172)
Clément Rosset
… complète de quelques pages le livre d’Espinosa.
Il dit que la thèse d'Espinosa « prend à rebours la quasi-totalité des conceptions » sur la musique et dénonce lui aussi une conception superfétatoire de la musique (182). Il souligne la vive résistance à la thèse d'Espinosa fondée sur le dire de Stravinsky. Et pense que cela renvoie à deux erreurs.
La première étant que la tendance à penser que tout ce qui peut être évoqué à l’occasion de la musique l’est en réalité par la musique. Car s’il est indéniable que la musique fait surgir au gré de chacun des émotions, des sentiments, des souvenirs (et cela d’autant plus qu’elle a une forte capacité à réactiver le passé personnel), il n’y a pourtant aucun rapport entre ces évocations personnelles et la musique.
La seconde erreur consiste à considérer qu’il n’existe pas d’expressivité spécifiquement et uniquement musicale. (185)
→ Et il pointe bien l'aporie que j'ai ressentie tout au long du livre et parfois tenté d’exprimer et qu’Espinosa combat pied à pied et je dirai avec courage, un peu, j'y reviens une fois encore, comme Nicolas Pesquès se bat avec Juliau et le jaune.
Le plaisir musical
Rosset tente de rendre compte du plaisir musical. Un plaisir d’ordre physique en premier lieu : « la jouissance musicale est d'abord matérielle, comparable à la nutrition ou à la boisson »
Mais tout à coup alors qu'on pensait avoir à portée une bonne explication de la nature du plaisir musical, ça tourne court lors de la tourne qui mène tout simplement à la dernière page du livre et à cette conclusion formidable en ce sens qu'elle est parfaitement cohérente avec le propos des deux auteurs : « la musique est résolument indéchiffrable. »
→ Il suffit donc de l'écouter mais j'ai la conviction que cette lecture aura modifié cette écoute dans un sens favorable à la joie.
« La musique a son secret et elle le garde », dit Rosset !
→ Et c'est sans doute pour cela que certains d'entre nous la chérissent à ce point !!!
Énigme
donc de la musique et ce mot d’énigme est le titre d’un poème de Denis Rigal, in Terrestres, que je lis juste après avoir fermé le livre d’Espinosa.
il est
ce qui frémit vers,
ce qui tend et projette
il vient d’avant
et n’a souci de se nommer,
ne dit rien,
n’enseigne rien.
il est tout dans le flot
et les figures,
dans la gambade
le toucher terre et puis l’envol
une fois, pourtant,
sera dernière.
bientôt.
le sait.
→ hors la strophe de chute, je trouve que ce poème pourrait donner une juste image de l’écoute musicale, telle que la préconisent Espinosa et Rosset. Une écoute qui n’a souci de se nommer.