Une postface problématique
J’ai terminé hier soir de LTI, le livre de Victor Klemperer. Dans la plus grande admiration et convaincue qu’il s’agit d’un livre essentiel et bien trop méconnu, notamment du public français. Mais je peux dire que je suis tombée sur une sorte d’os. Qui me donne beaucoup de fil à retordre : pour élaborer mon impression et pour tenter de l’exprimer le plus justement possible.
Il s’agit non plus du texte de Klemperer, mais de la postface. J’entre avec intérêt dans cette postface intitulée « Résistance dans la langue ». J’apprécie que l’auteur, Alain Brossat, insiste sur la forme de résistance très particulière de Klemperer, sa façon de refuser l’anéantissement intérieur, par une sorte de décalage par rapport à ce qui (lui) arrive, en se concentrant de toutes ses forces vitales sur la langue. C’était son métier, il va continuer à l’exercer à l’insu de tous pour sauver sa peau. Klemperer le dit bien lui-même au début du livre, quand il évoque ce sigle LTI comme une sorte de formule presque magique qui l’aide à ne pas sombrer dans le désespoir auquel, il faut le rappeler, il va être confronté douze années durant, les douze ans du nazisme, de la persécution des Juifs, lui Juif de l’intérieur, non exterminé parce que sa femme est aryenne. Il y a d’ailleurs dans le livre, en filigrane, une belle histoire, à peine abordée par l’émouvante exergue du livre, « à mon épouse Eva Klemperer », personnage héroïque s’il en fut, qui a résisté aux pressions considérables et de toutes natures exercées sur elle pour répudier son époux et ainsi échapper à leur relégation et à la persécution qu’ils subirent dans la vie quotidienne.
Je suis alertée par un style qui me choque, en contraste avec la prose sobre de Klemperer qui jamais n’insiste sur l’horreur, sur les épreuves. (Je n’ai pu me procurer la version allemande du livre et je n’ai pas compris qu’elle ne soit pas disponible à la bibliothèque de l’Institut Goethe, mais j’en profite pour dire mon admiration pour le travail de traduction d’Elizabeth Guillot.)
Par exemple ce passage : « Il lui faut surmonter l’horreur spontanée que lui inspire la corruption de la langue et de la pensée dévastée par la LTI, pour écouter et lire sans défaillance, ramasser dans le caniveau des jours les fleurs puantes de cette rhétorique ». (367) Ou celui-ci : « Le philologue se tient donc là, en situation de sentinelle chargée de veiller au sommeil des victimes violentées dans la langue aussi (exterminées, par exemple, comme Untermenschen) et de réveiller les vivants assoupis lorsque la LTI vient infecter à nouveau leurs énoncés, longtemps après la chute de l’empire des lémures ». (369)
Je note de nombreuses remarques intéressantes et qui rendent bien compte du travail de Klemperer : « Le langage est cette position stratégique où le philologue assiste à la dissolution des repères qui, dans les figures traditionnelles de l’hostilité et de la guerre, permettent d’opérer le partage entre l’ami et l’ennemi, le bien et le mal, l’action vertueuse et le crime, la barbarie et la civilisation ».
Mais j’éprouve tout au long de cette lecture un malaise, né de l’impression d’être confrontée à une pensée quelque peu doctrinale qui me semble en contradiction, comme l’est à certains moments la langue (les « fleurs puantes » « l’empire des lémures »), avec le livre de Klemperer. Impression d’un discours formaté. Et je pense que ma petite oreille linguistique encore bien faible a entendu dans ce texte quelque chose qui l’a perturbée et que j’ai ressenti presque comme une contradiction par rapport au texte de Klemperer, alors même que par ailleurs, je le reconnais, des choses très justes et fines y sont développées. Comme si l’immense leçon du livre, formulée en toute discrétion, n’avait pas été complètement entendue et que l’on retombait, autrement, dans les travers dénoncés.