La malédiction du superlatif (Klemperer)
Dans le LTI de Victor Klemperer, un chapitre édifiant sur la malédiction du superlatif. Plus que jamais d’actualité. Et pour moi aussi une vigoureuse mise en garde, devant ma propension à user du merveilleux, du magnifique, du remarquable, du très en général ! Difficulté à brider mon enthousiasme ? : façon complaisante de voir les choses, qu’on peut aussi caractériser comme une incapacité à faire sentir l’admiration autrement qu’en recourant à ces excès. Klemperer évoque la question des « superlatifs numériques », l’abus de chiffres énormes, sans aucun rapport avec la réalité (en particulier dans tout le corpus des communiqués de guerre). Il ajoute « Les superlatifs numériques ne forment, dans l’emploi des superlatifs en général, qu’un groupe particulier bien rempli. On peut dire qu’il est la forme linguistique la plus utilisée de la LTI, et cela se comprend sans peine car le superlatif est le moyen d’action le plus évident dont dispose l’orateur et agitateur, c’est la forme publicitaire par excellence. » (284)
→ celui qui vend sa marchandise, qui se vend lui-même doit absolument embellir la vérité, lui donner une dimension…superlative. On peut aussi comprendre que le superlatif signifie, par définition, être plus grand que les autres, que ce soit explicite ou implicite. Le superlatif est le plus grand, celui qui domine et écrase les autres qui ne lui arrivent pas à la cheville, qui n’ont même pas à être considérés. C’est le sommet de la structure pyramidale.
Utile précision de Klemperer sur les différentes formes que peut revêtir le superlatif : « la forme régulière du superlatif des adjectifs, les expressions isolées auxquelles la valeur superlative est inhérente ou peut être attachée, et les phrases tout à fait imprégnées de sens superlatif. » (285).
→ il me semble aussi qu’on pourrait ajouter le recours abusif à certains adverbes.
Dans ce contexte toujours, analyse du préfixe Welt, monde, Weltmacht, puissance mondiale, « les Juifs et les bolchéviques sont des Weltfeinde [ennemis mondiaux] », etc.
→ à ce sujet je voudrais évoquer quelque chose qui me frappe souvent, c’est l’alliance très fréquente et très particulière dans le contexte des médias contemporains, d’un superlatif et d’une indication temporelle. Avec parfois des absurdités !
Absurde aussi le jamais vu, assorti d’un depuis. Si c’est jamais, c’est jamais, sinon c’est plus vu depuis !!!! Jamais vu depuis huit jours ! (je caricature un tout petit peu !) : absurde. La plus grande tempête… depuis deux ans ou trois mois. Il faut que ce soit le plus pour frapper, donc peu importe la durée écoulée depuis le phénomène de référence.
Le résultat, perte d’un véritable instrument de référence. D’une possibilité de se constituer une échelle propre. Brouillage des repères.
Il y a bien encore et toujours contamination du langage par le contexte. Contamination, un mot fort que Klemperer emploie constamment pour montrer comment les tournures, les expressions, la volonté doctrinale des nazis se sont infiltrées dans toute la langue, en un véritable processus viral d’infestation. Se souvenir qu’une contamination modifie et peut tuer, tuer la conscience en l’occurrence, le sens critique, le libre-arbitre.
De quelques mots
Klemperer pointe aussi l’usage de certains mots employés de façon massive. Il y a « total, prétention fondamentale et mot-clé du nazisme » (283), il y aussi unique, « aussi superlatif que mille », écrit-il ! « une expression d’esthète, à la mode dans la philosophie et la poésie néoromantique ». L’absurdité, le contre-sens presque, est bien souligné par Klemperer : « lorsqu’après la campagne de Pologne, une douzaine de feld-maréchaux sont nommés en récompense d’exploits héroïques “uniques”, on se demande si chacun n’a fait ses preuves que dans une seule bataille et l’on se dit que douze exploits uniques et douze maréchaux uniques, ça fait une douzaine. » (284).
À ajouter à cette liste, le mot historique, employé aussi à tort et à travers chez les journalistes qui rabattent sans cesse le très proche, le très immédiat sur lui-même, incapables de le situer dans une échelle temporelle un peu plus vaste. Et déjà très répandu chez les nazis : « “historique” est l’attribut de toutes les actions [...] des dirigeants et généraux nazis, et pour les discours et décrets de Hitler, le super superlatif “universellement historique” [welthistorisch] est disponible. » (286)
→ la pédale forte a plus d’un tour dans son sac. Surtout lorsqu’il s’agit soit de s’affirmer, soit d’écrabouiller l’autre (avis, personne, situation, etc.)
Le livre de Klemperer propose un véritable lexique de la superlativisation.
La malédiction du superlatif, encore (Klemperer)
« L’exagération permanente appelle un renforcement croissant de l’exagération et l’émoussement de la sensibilité ; le scepticisme et pour finir l’incrédulité ne peuvent manquer d’en découler. » (287)
→ seule note d’espoir peut-être alors : le processus engendre sa propre limite, selon le dicton bien connu « trop c’est trop ».
De la transmission (avec Marc Dugardin)
… qui évoque une séance d’un séminaire sur la question de la langue du droit, confrontée à la langue de la poésie. Marc s’afflige un peu de la banalité des poèmes librement choisis et apportés, sur demande du professeur, par les étudiants présents (« l’Albatros » et le « Dormeur du Val » !), mais il s’émeut aussi que soient cités quasiment sur le même plan des chanteurs.
Marc Dugardin : Une fois de plus, des questions de « transmission » me semblent posées ici, de manière aigüe. Je constate l’écart entre ce que le cours (donné par quelqu’un qui est féru de poésie) pointe comme questions liées au langage (dans le sens de dire et ne pas épuiser le dire de notre rapport au monde) - questions qui me semblent tout de même au cœur de la démarche poétique - et la manière superficielle, très peu éclairée dont les étudiants envisagent la poésie (ou ne l’envisagent pas).
→ Comment ne pas être, hélas, en accord avec ces propos. Oui les choix sont terriblement banals, mais je ne sais pas si je n’aurais pas fait, à leur âge, des choix aussi convenus. Poezibao peut être aussi lu comme un roman d’apprentissage ! Le site reflète une démarche à partir d’une entrée, quasi datée (2000 environ), dans le monde de la poésie. Avant, qu’avais-je à citer : Nerval, O.V. Milosz (grâce à l’anthologie de Pierre Seghers), Michaux un peu et c’est tout… Peut-être un tantinet plus original que les étudiants cités par Marc Dugardin, mais pas tant que ça.
Ce qui est plus problématique et qui signe l’échec de la plupart des « politiques » culturelles, c’est l’amalgame ! Les chanteurs invoqués à côté des poètes et sur le même pied, sans aucune notion de ce qu’est en effet la langue des uns et des autres, le fait de croire que trois petites rimes font un poème. Cela c’est préoccupant parce que ça veut dire que l’instrument d’analyse fait défaut.
La connaissance des domaines est une chose, le manque d’instrument d’analyse en est une autre, plus grave à mon sens. C’est un peu pour ça que j’aurais envie de suggérer de mettre LTI de Victor Klemperer au programme de tous les étudiants : regardez ce que ça veut dire se servir d’une langue, regardez où cela peut mener (= à Auschwitz), cela me paraîtrait presque plus pertinent que d’emmener des brassées de jeunes, sans préparation, visiter un camp de concentration.
Du mot étranger (Klemperer)
Celui qui apprend l’allemand est souvent frappé du nombre important de mots d’origine française dans la langue. Au point que l’apprenti démuni de vocabulaire tente souvent sa chance, parfois avec succès, en prenant un verbe français et en lui ajoutant la terminaison –ieren !
Klemperer analyse ce qui peut paraître vraiment paradoxal dans le contexte de recherche de pureté germanique du IIIème Reich, le recours très important que Goebbels et Hitler faisaient aux mots étrangers : « ce qu’Hitler connaît avec une terrifiante précision et ce dont il tient compte, c’est toujours la psyché de la masse qui ne pense pas et doit être maintenue dans l’incapacité de penser. Le mot étranger impressionne, il impressionne d’autant plus qu’il est moins compris ; n’étant pas compris, il déconcerte et anesthésie, il couvre la pensée. Schlechtmachen [dire du mal], tous les Allemands comprendraient ; diffamieren est compris de moins de gens, mais surtout, sans exception, il fait un effet plus solennel et plus fort que schlechtmachen. » (324)
→ terrible la remarque sur la masse qui doit être maintenue dans l’incapacité de penser. Ce devrait être une sorte de clé d’analyse de la communication de toute instance dominante : cherche-t-elle à m’empêcher de penser ?
→ Une amie allemande m’a dit qu’en classe les jeunes Allemands d’aujourd’hui étaient éduqués très tôt à discuter le point de vue qui leur est présenté, voire à le contredire. Ce qui n’est pas du tout le cas, à ma connaissance, dans le système éducatif français où la parole du maître est la référence non contestable. Cette amie m’a fait comprendre que cette volonté éducative est liée à l’histoire allemande du XXème siècle et à l’engouement insensé qu’a suscité Hitler dès le début.
Marie Claire Bancquart et le « mauvais caractère »
A cette question que je lui pose de savoir ce qui peut, selon elle, aider des otages à tenir (notamment ceux qui n’ont aucun livre), elle me répond « le sale caractère ». Elle insiste sur le fait que c’est la résistance intérieure à l’anéantissement qui compte selon elle le plus. Elle se réfère à sa propre expérience d'enfant et d'adolescente immobilisée des années, parfois dans une salle commune, par la tuberculose osseuse. Et à la volonté en elle de ne pas se laisser couler.