Carnet de notes de Florence Trocmé

Son et sens se font la course

 

Ce cerveau si flexible (S. Dehaene) 
Le livre de Stanislas Dehaene (Les Neurones de la lecture) est passionnant et rend très humble, car au fond il suffit de peu de choses pour que ces beaux circuits cérébraux ne fonctionnent plus et pour que l’on devienne devant la page imprimée aussi démuni que le pauvre immigré qui ne sait pas lire (alexie). En même temps, incroyable solidité de ces mécanismes, précisément quand on se rend compte de la complexité inouïe des circuits. 
Dehaene explique que les circuits en question et la spécialisation d’une zone du cerveau dans la tâche de lire ne peuvent avoir été mis en place par l’évolution naturelle, la lecture et l’écriture étant bien trop récentes dans l’histoire humaine mais que le cerveau humain a su recycler une de ses parties, dévolue à la reconnaissance des formes, pour la spécialiser dans la lecture. Là aussi étonnement et admiration + humilité…. Ces performances qui font parfois notre fierté, à quoi tiennent-elles ? Il faudrait plutôt avoir un sentiment de reconnaissance d’avoir hérité de ce cerveau si flexible. Seule part active peut-être, l’entretenir, le faire travailler, le pousser à… Je tiens d’ailleurs que le commencement de la fin pour les personnes âgées ou très âgées, c’est quand elles commencent à désinvestir tous les champs qu’elles exploraient précédemment. 
 
Son et sens se font la course (S. Dehaene) 
Stanislas Dehaene met en évidence la sorte de concurrence que se font la voie phonologique et la voie sémantique dans la lecture. « L’imagerie cérébrale permet de répondre à l’une des questions fondamentales de la psychologie de la lecture : doit-on toujours prononcer les mots mentalement avant de les comprendre ? Ou bien peut-on passer directement des lettres à la signification des mots sans qu’il soit nécessaire d’en recouvrer la prononciation. » (161) Et la réponse est : « Ces deux voies de lecture coexistent et se font la course [...] Les mots fréquents ou irréguliers accèdent en droite ligne aux régions sémantiques du lobe temporal [...] d’autres mots, qu’ils soit rares, réguliers, ou tout simplement inconnus, sont d’abord prononcés mentalement dans les aires auditives du lobe temporal supérieur [...] » 
→ Ce qui me renvoie à la double articulation de la poésie selon Valéry, son et sens : Le poème - cette hésitation prolongée entre le son et le sens. 
Mais il s’agit d’une simple association dont je peine à extraire quelque chose et dont je ne sais pas si elle a la moindre pertinence !  
 
Faire du neuf avec du vieux (S. Dehaene) 
Cette spécialisation du cerveau ne peut pas être inscrite dans le génome, car lecture et écriture sont bien trop récentes. En fait « on ne comprendra les circuits de la lecture qu’en les rapprochant des réseaux de neurones qui chez les autres primates, servent à la vision. Ces réseaux ne sont pas fondamentalement différents chez l’homme. Mais nous les recyclons en vue d’un autre usage. L’apprentissage de la lecture fait du neuf avec du vieux. Les mêmes régions cérébrales sont à l’œuvre lorsque nous lisons et lorsque nous reconnaissons un objet » (170) 
Dehaene développe alors cette hypothèse de façon très détaillée jusqu’à esquisser l’idée de formes, qu’il nomme les protolettres, et qui sont les formes préférées par les neurones et qui ressemblent étroitement aux lettres ou aux bases sur lesquelles sont bâtis les alphabets. Il démontrera plus loin qu’il semblerait bien que ce ne soit pas le cerveau qui se soit adapté aux lettres mais plutôt les lettres qui se soient créées puis qui ont évolué pour correspondre aux dispositions cérébrales !  
  
Garder, archiver, au coeur des plis 
« Trier sa mémoire les papiers conservés le débordement de liens entassés les dossiers désordonnées les mélanges de strates [...] organiser sa mémoire future  
car conserver archiver c’est ordonner le futur 
garder, contre le temps, contre la mort, pour créer des retours possibles 
des possibilités de réactivation 
dans, au cœur de plis 
(Note d’Hortense Gauthier. Source) 
→ il y aurait dans une entreprise comme celle du flotoir plusieurs fonctions : un tri (plus ou moins sélectif, avec l’idée que le vrai tri se fera plus tard, quand du temps aura passé et aura déterminé ce qui a de l’intérêt et ce qui en a moins, voire pas) puis un archivage.  
Tout travail de ce type est aussi une entreprise désespérée contre l’oubli, l’effacement, une sorte de digue très illusoire contre le dépérissement et la mort.  
Ces fonctions de tri, de sauvegarde ne prennent pas en compte celles qui sont plus spécifiquement liées à une forme de recherche. Où il s’agit de mettre en présence des matériaux pour tenter de penser et d’utiliser l’écriture comme une sonde, une antenne, un foret… 
 
Terrible raccourci (Cédric Demangeot) 
« Il n’y a pas si longtemps encore, on nous rappelait tout au long d’une vie qu’il fallait se racheter. On nous explique aujourd’hui qu’il est préférable de savoir se vendre. » (Cédric Demangeot cité dans un bel article de Patrice Beray) 
→ on est passé en effet d’une contrainte effrayante qui a écrasé des générations entières, celle induite par le « péché originel » prêché par le christianisme, péché dont il fallait passer sa vie à se laver, en sachant que c’était impossible (double injonction, de celles qui rendent les enfants fous) à celle de se faire valoir, de se vendre comme une vulgaire marchandise, en suivant les recettes d’un manuel de marketing (triste sentiment, parfois, en recevant certains courriels accompagnés de textes proposés à Poezibao) 
 
Du célesta (Bartók) 
Pensant à cette merveille, que j’écoute depuis l’adolescence, La Musique pour cordes, percussions et célesta de Bartók, j’éprouve un sentiment spatial. Le célesta me semble ouvrir la musique et le tissu orchestral un peu comme la découverte de la perspective a ouvert, à la Renaissance, les tableaux vers le fond, l’arrière, l’arrière-pays, l’outre-monde.  
L’article de Wikipédia sur l’instrument me donne peut-être quelques pistes pour comprendre cet effet : il parle d’un effet boite à musique dans les aigus, ce qui pourrait induire des réminiscences du temps perdu, mais aussi dans les sons plus graves, d’effets de cloche qui me donnent toujours un sentiment d’espace, de spatialisation, celui justement que j’évoquais.  
    
Culturomics et histoire des mots 
« Culturomics is a form of computational lexicology that studies human behavior and cultural trends through the quantitative analysis of digitized texts. Researchers data mine large digital archives to investigate cultural phenomena reflected in language and word usage. The term is an American neologism first described in a 2010 Science article called Quantitative Analysis of Culture Using Millions of Digitized Books, co-authored by Harvard researchers Jean-Baptiste Michel and Erez Lieberman Aiden. Michel and Aiden helped create the Google Labs project Google Ngram Viewer which uses n-gram's to analyze the Google Book digital library for cultural patterns in language use over time. (source) »
→ et en effet on imagine les potentialités de ce système qui permet d’analyser l'histoire d’un mot donné (mais uniquement dans la base de données, considérable, des livres numérisés par Google. On peut faire par exemple le test avec le mot "gérer" qui "flambe" à partir des années 70 !).  
 
Écoute et lecture 
L’écoute et la lecture, deux grands thèmes récurrents du Flotoir.  
→ il y aurait une analogie forte entre l’écoute et la lecture, une même tension vers ce qui émane du livre comme de la personne, au point qu’ils se confondent souvent. Le livre comme une personne, la personne comme un livre. Dans les deux cas, ouvrir une possibilité d’accueil de ce qui se dit, là. Et pour la musique, qu’en est-il ? Quelles analogies entre l’écoute musicale et la lecture. On peut entendre la musique en lisant la partition, au point que les musiciens chevronnés, je le lisais récemment à propos d’un chef d’orchestre, Boulez peut-être, préfèrent lire la partition plutôt qu’écouter un disque. Lire la partition permet d’entendre la musique comme on l’entend et non pas telle que la veut celui qui l’interprète. Comment l’entendez-vous ? questionnait autrefois et assez merveilleusement Claude Maupomé sur France Musique. 
  
La fleur et l’ortie (Klemperer) 
Dans LTI, Klemperer, dont il faut une fois encore souligner à quel point il est présent, vivant, proche dans la rédaction de cet ouvrage fondamental, fait une sorte d’aparté pour dit-il, répéter que « sur la même prairie poussent la fleur et l'ortie. »  
→ un des aspects les plus intéressants de son livre et aussi une des plus fortes incitations à la vigilance, à cette écoute linguistique fine qui permettrait de détecter dans la langue utilisée par les pouvoirs de toutes natures des dérives latentes.  

Source : poezibao.typepad.com