Carnet de notes de Florence Trocmé

365 lumières : 23 à 28, semaine du 4 au 9 avril 2005

A partir de ce dimanche, je pense noter au jour le jour ces lumières (qui seront aussi ombres ou couleurs, car j’ai pris conscience de l’ambition de ce projet et à quel point il était difficile de collecter des lumières seulement.)
J’entame parallèlement une seconde série intitulée 365 sons.

 

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23. Nuages comme mottes sèches
La lumière, ce matin, celle qui filtre d’un étrange tapis de nuages, craquelé par pans disjoints, comme craquèle une terre trop sèche, parcourue de zébrures, de crevasses, comme une peau vieillie. Le ciel, vieille peau ? Ce ciel, fait de plaques bourrelées grumeleuses disjointes. Et dans les failles, les interstices, les trouées, des jets, des giclées, des coulées de lumière, incandescente. Des coulées dans la trouée.
24. Feux rouges
Le réflexe conditionné (mais acquis il y a si peu eu égard à l’épaisseur du temps humain) d’arrêt au feu rouge. Je les aperçois non loin, ce feu qui passe au rouge et la voiture qui s’immobilise. Au même instant, partout dans le monde, millions de STOP (je me souviens….de la carte STOP si rouge du 1000 Bornes qui nous rendait rouges de colère quand nous nous la voyions posée sur notre jeu !), millions de STOP sur les routes, au cul des ouatures, dans les rues, sur les rails, dans les ports et sur les pistes d’aéroport. Voyants rouges, alarmes, balises, feux de bord (rouge à babord, vert à tribord ?). Paniques.
Existe-t-il des feux rouges intérieurs ?

25. La terre tourne
Dans ce couloir de la Pitié-Salpétrière, une longue attente sereine. Nous sommes assises et nous parlons tranquillement. Derrière nous une haute fenêtre à petits carreaux (le bâtiment où nous sommes est ancien). Elle projette sur le mur, à deux mètres en face de nos sièges, quelque chose de la très douce et belle lumière qui règne dehors. Sur le mur, un peu au dessus de la plinthe, une bouche d’aération et deux légers défauts dans l’enduit. Mon œil les a involontairement cadrés et soudain je vois la lumière qui avance, presque imperceptiblement. Je suis fascinée : je suis immobile, je me crois immobile mais la lumière, elle, se déplace. En fait, je tourne !
Quinze minutes plus tard, la découpe lumineuse de la fenêtre s’est déplacée de près de 15 cm vers la droite.
La plinthe est peinte d’une couleur pigmentée de particules de bleus divers. Soudain la lumière du soleil s’éteint et la couleur de cette banale plinthe jusqu’alors d’une sidérante beauté devient d’une absolue platitude.
NB : n’étant pas très compétente (euphémisme) en astronomie, j’ai demandé à Tom animateur du très beau blog Tout pour la science s’il voulait bien m’éclairer de quelques… lumières. Je transcris ici son explication :
La Terre tournant sur elle-même et autour du soleil, les directions sous lesquelles les rayons du soleil nous éclairent changent au cours de la journée et au fil des jours aussi. Ce même phénomène se retrouve dans le cas des ombres portées. Pour exemple, un jour de grand soleil, plaçons un bâton bien droit et bien vertical planté dans le sol. Toutes les dix minutes, ou toutes les demi heures selon notre disponibilité, relevons l'ombre du bâton sur le sol en faisant une marque suivant cette ombre.
Au bout de la journée, on verra alors l'image de la course du soleil autour du bâton.
Ce principe est utilisé pour réaliser des cadrans solaires notamment.

26. Prisme

Ce soir, gros orage sur Paris, de sombres, très sombres nuages envahissent le ciel, ça tonne, ça pleut, ça grêle et puis ça s’apaise. Mais le ciel reste chargé, menaçant. A l’arrière de l’appartement, un double arc-en-ciel rend le panorama de la ville soudain irréel.
Je me souviens… avoir souvent imaginé entrer dans les couleurs d’un arc-en-ciel, dans chaque couleur l’une après l’autre. Rouge, orange, jaune, vert, bleu, indigo et violet ; bien entendu c’est dans le vert, à la frange du bleu que je me sens le mieux, lors de cette rêverie. Qui ne m’a jamais fait découvrir le fameux plat d’argent sur lequel est censé reposer l’arc-en-ciel (mais cette histoire convoque immédiatement en moi l’histoire du rayon vert, encore un souvenir Jules Verne si je ne me trompe pas et un livre lu dans la Bibliohèque verte !).
Enfin investiguant sur ce double arc-en-ciel, j’ai appris que la bande entre les deux arcs a reçu le nom de bande sombre d'Alexandre, en hommage à Alexandre d'Aphrodisias qui fut le premier à en proposer une description aux alentours de 200 avant J.-C.

27. Une lumière cixaldienne
 « Juillet était le mois où la lumière est si limpide qu’on voyait presque l’éternité au travers », Hélène Cixous, in Benjamin à Montaigne, p. 24, cité dans Une rencontre terrestre (Hélène Cixous et Frédéric-Yves Jeannet)

28. Longueur d’onde
L’arc-en-ciel observé cette semaine est aussi la confirmation de ce que je saisis intuitivement depuis des années : l’atmosphère contient plus ou moins d’humidité en suspens. Certaines lumières d’automne ou de printemps en tirent leur splendeur. Ce sont des lumières gorgées d’eau, tendres, douces, qui caressent volumes, corps et objets. J’ai la quasi certitude que certaines longueurs d’ondes des ces lumières-là induisent chez moi des états intérieurs très particuliers.
©florence trocmé

Source : poezibao.typepad.com